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Au risque du feu

Publié le ven 28/08/2026 - 15:15
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Paavo Järvi © Kaupo Kikkas
Paavo Järvi © Kaupo Kikkas
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Héritier d’une prestigieuse dynastie de chefs d’orchestre, Paavo Järvi a trouvé sa propre voie. Une trajectoire marquée par le mouvement et le refus de la routine.  

Les dynasties d’interprètes restent assez rares pour mériter qu’on s’y attarde. Il y eut autrefois, chez les instrumentistes, les trois frères Busch, les Serkin père et fils, les Menuhin frère et sœur, ou plus près de nous les sœurs Labèque. Chez les chefs d’orchestre, les premiers qui viennent à l’esprit sont les Kleiber (Erich et Carlos), légendes du métier l’un comme l’autre. À notre époque, comment ne pas penser avant tout à deux dynasties présentant des similitudes : le chef moscovite Mikhaïl Jurowski (décédé en 2022) et ses deux fils Vladimir et Dmitri, et leurs « voisins » d’Estonie, un peu plus à l’ouest ? 

Au jeu des sept familles, chez les Järvi, demandons d’abord le père, Neeme, phénomène de la direction des années 1980, qui grave alors avec boulimie jusqu’à dix disques par an, au point d’approcher aujourd’hui les cinq cents enregistrements, dans des répertoires éclectiques faisant la part belle aux raretés. Le style du patriarche, qui vient de fêter ses 89 ans, s’est toujours illustré par des textures denses, un son cossu, parfois épais, privilégiant la spontanéité sur l’intellectualisme, la largeur du trait sur les détails. Les deux fils du chef prendront à leur tour la baguette. Le deuxième, Kristjan (né en 1972), montera sur le podium comme papa, tout en composant et en pratiquant le crossover avec le jazz, le rock ou la musique électronique. L’aîné, Paavo (né en 1962), se coulera davantage dans la tradition paternelle, à travers une carrière on ne peut plus classique et tout aussi concentrée sur la musique instrumentale, les Järvi ne s’étant guère illustrés dans les fosses d’orchestre des théâtres. 

Loin d’être un simple décalque de son géniteur, le jeune Paavo empruntera une voie esthétique sensiblement différente, forte d’un style interprétatif plus ciselé, anguleux et précis, d’une énergie aussi grande mais davantage appuyée sur les angles et le tranchant vertical des accords. Une approche directe, nette et sans bavure qui devait produire des miracles jusque dans le répertoire germanique. On se souvient notamment d’une Quatrième de Bruckner, avec l’Orchestre National de France au Théâtre des Champs-Élysées en juin 2003, d’une rare perfection formelle, d’une lisibilité parfaite et d’une cursivité beethovénienne, dans des tempi au cordeau. 

Au disque aussi, le chef, natif de Tallinn comme toute la famille, fait entendre une direction franche, tranchée, à la pointe sèche, jamais dans la routine ou la neutralité. Les années passées dans l’Ohio avec l’Orchestre de Cincinnati, immortalisées par la firme Telarc (2000-2008), représentent l’acmé de ce style plus dégraissé que celui du père, tout en paraissant presque prudentes en comparaison de l’une des expériences les plus radicales menées à la fin de la même décennie : une intégrale des symphonies de Beethoven électrisante, prolongement de la révolution baroque aux côtés de la Deutsche Kammerphilharmonie de Brême, entendue là encore au TCE après avoir été mise en boîte chez RCA. Mais rien n’est immuable, particulièrement chez les artistes, qui réorientent souvent leur vision avec la maturité qui approche. Ainsi, un virage semble s’être opéré chez Paavo Järvi depuis son arrivée, en 2019, juste avant le Covid, à la tête de l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich, où ses Bruckner décantés, ascétiques même, montrent une fascinante évolution chez un maître en perpétuel questionnement. 

Nul doute que les concerts des 1ᵉʳ et 8 octobre – avec le concours des pianistes Emanuel Ax (Concerto n° 25 de Mozart) puis Mikhaïl Pletnev (Concerto n° 2 de Chopin) –, où le sexagénaire aura tout loisir de s’illustrer, les deux soirs en seconde partie, dans un répertoire atavique (Symphonie n° 2 et Poème de l’extase de Scriabine ; Tapiola de Sibelius), réserveront leur lot de surprises, tant l’art du maestro balte semble évoluer vers une conception plus sombre, aux relents mystiques, loin du style concret de sa première partie de carrière. 

Yannick Millon  

Paavo Järvi © Kaupo Kikka

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