Surtitre
Entretien exclusif

Titre block
Cendrillon sort du bal

Publié le lun 31/08/2026 - 11:45
Image
Photo Christophe Abramowitz
Photo Christophe Abramowitz
Body

Merci d’avoir accepté cet entretien. Vous semblez moins pressée que d’habitude. 

C’est que minuit est passé depuis longtemps. J’ai enfin le droit de m’asseoir sans regarder l’horloge toutes les trente secondes. 

Votre histoire reste l’un des contes les plus célèbres au monde. Cela vous étonne ? 

Un peu, oui. Après tout, il s’agit essentiellement d’une jeune fille maltraitée, d’une chaussure perdue et d’un prince qui ui lance une gigantesque opération d’essayage à l’échelle du royaume. Présenté comme cela, c’est tout de suite moins féerique. 

Vous gardez malgré tout l’image d’une héroïne idéale. 

C’est fatigant, vous savez. On me voit toujours douce, silencieuse, résignée. Pourtant, il faut une certaine endurance pour survivre à une belle-mère tyrannique, deux demi-sœurs hystériques et des journées entières à nettoyer des cendres. Je rappelle d’ailleurs que mon surnom vient de là : cendres… cendrillon… N’est-ce pas désopilant ? (elle sourit tristement) 

Mais il y a ce fameux bal… 

Ah, le bal. C’est lui qui me sauve ! Les lustres, les robes, les regards émerveillés… Giambattista Basile, les frères Grimm et le bon père Charles Perrault, mes célèbres géniteurs, ne seraient pas peu fiers d’entendre quels musiciens j’ai inspirés. Dans certaines versions, je danse, dans d’autres je chante – et dans des styles fort différents. Rossini m’a rendue pétillante dans sa Cenerentola, en particulier dans le virtuosissime rondo final. Massenet m’a vue plus rêveuse, et Prokofiev m’a offert un immense ballet où chaque valse semble tourner un peu plus vite à l’approche de minuit. Chez lui, l’horloge devient un personnage quasi tragique ! 

Vous semblez très attachée à la musique. 

Comment ne pas l’être ? Les compositeurs ont compris quelque chose d’essentiel : mon histoire parle moins de magie que de métamorphose. La jeune fille humiliée devient soudain visible. J’ai cité trois merveilleux compositeurs qui m’ont mise en musique, mais j’ai oublié les adaptations, moins connues, de Nicolas Isouard, Pauline Viardot, Peter Maxwell Davies, et même… Luc Plamondon, qui m’a rebaptisée Cindy dans sa comédie musicale. 

Au fait, votre marraine la fée existe-t-elle vraiment ? 

Bien sûr. Mais elle est moins sucrée qu’on l’imagine. Transformer une citrouille en carrosse demande une vraie autorité. Et puis elle avait le sens du timing : apparaître au moment exact où tout semble perdu, c’est un talent rare. 

 

Vos odieuses demi-sœurs ont-elles beaucoup changé après votre mariage ? 

Oh, elles sont devenues très aimables. Les gens découvrent souvent votre valeur lorsqu’ils apprennent que vous vivez dans un palais, figurez-vous, Monsieur ! 

Vous parlez avec beaucoup d’ironie de votre propre histoire. 

Il faut bien, non ? Quand votre existence dépend d’une pantoufle et d’un horaire approximatif, mieux vaut conserver un peu d’humour. 

Votre soulier, justement : verre ou vair ? 

Je vois que vous aimez les sujets sensibles. Disons simplement que le verre est plus photogénique, mais beaucoup moins confortable. Le vair l’est bien davantage : je vous rappelle qu’il s’agit d’une fourrure d’écureuil des plus douces, très prisée des milieux princiers dès le Moyen Âge. Il a été écrit quantité d’essais sur ce sujet : rançon de la gloire ! 

Une dernière question : êtes-vous heureuse ? 

Les contes s’arrêtent toujours trop tôt pour répondre sérieusement à cette question. Mais je vais vous dire une chose : après des années passées près du foyer, entendre un orchestre accorder ses instruments avant un bal garde quelque chose de bouleversant. 

Propos recueillis par Jérémie Rousseau 

Illustration d’Arthur Rackham, dans Cendrillon de Charles Perrault, 1919. Bibliothèque de Marseille, cote LE C 4

Titre
Le concert

Sous-titre
du 6 et 7 novembre