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Une voix singulière 

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Charlotte Sohy 

Publié le jeu 24/09/2026 - 14:15
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Charlotte Sohy © DR
Charlotte Sohy © DR
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Redécouverte récemment, cette compositrice est à l’honneur du National les 19 et 22 novembre. Au programme : la Symphonie « Grande Guerre » et son Quatuor à cordes n° 2. Récit d’un destin.  

« Soirée chez les Labey, avec d’Indy et sa femme, Poujaud, les Englebert. Marcel Labey et Charlotte Sohy-Labey jouent chacun leurs compositions avec la simplicité digne de leur talent. (…) Ces gens sont exquis, ils joignent la vertu à l’intelligence. » 

Extraits du journal de Marguerite de Saint-Marceaux et datés du 27 mai 1922, ces quelques mots, émanant de l’une des plus grandes mécènes de la Belle Époque, dont les dîners du vendredi, réservés aux artistes, avaient pour habitués Colette et Ravel, témoignent de la parfaite insertion de la compositrice Charlotte Sohy dans la société musicale de son temps. Comme beaucoup de ses consœurs, elle fut longtemps totalement oubliée avant de bénéficier aujourd’hui de la remise en lumière salutaire des femmes interprètes et créatrices. 

Née en 1887, au foyer heureux d’un ingénieur centralien et d’une cantatrice amateure qui fréquente les salons artistiques parisiens et accueille volontiers Gabriel Fauré ou la pianiste Blanche Selva pour des concerts privés, Charlotte Sohy jouit d’une éducation complète et privilégiée, apprenant à lire les notes en même temps que les lettres, et vite admise dans un cours de solfège que fréquente aussi une certaine Nadia Boulanger. Quand son goût la porte vers l’apprentissage de l’orgue, elle reçoit les cours d’Alexandre Guilmant et peut s’entraîner tous les jours sur un instrument signé Cavaillé-Coll, que son père a fait construire sur mesure dans leur hôtel particulier flambant neuf, érigé sur la colline qui surplombe le Trocadéro. Après des cours de perfectionnement au piano et au chant auprès de la compositrice Mel Bonis, elle est reçue à la Schola Cantorum sous la houlette de Vincent d’Indy. 

C’est là qu’elle rencontre celui qui deviendra son mari, Marcel Labey, compositeur, chef d’orchestre et secrétaire de la Société nationale de musique. Après leur mariage en 1909, le couple aura sept enfants et… deux opéras, tant leurs deux ouvrages lyriques, Bérengère pour l’un et L’Esclave couronnée pour l’autre, sont pratiquement écrits à quatre mains : Charlotte Sohy élabore le livret de l’opéra que compose son mari et s’impliquera fortement pour qu’il soit donné à l’Opéra de Paris (il sera en fait créé au Havre, au printemps 1925), tandis que Marcel Labey dirigera en 1947, au Grand Théâtre de Mulhouse, la première de l’opéra composé par sa femme à partir d’une nouvelle de Selma Lagerlöf. Cas rare à l’époque, la jeune femme bénéficie de la confiance et même de l’admiration de son mari, lucide quant à leurs dons respectifs : « Merci d’apprécier ma musique mais écoutez plutôt celle de ma femme car, si vous me concédez du talent, c’est elle qui a du génie. » Unis par une même passion pour l’art, vécu comme une vocation au sens spirituel du terme, ce couple très croyant vit par et pour la musique, disciples fervents de Vincent d’Indy et amis proches d’Albéric Magnard, Pierre de Bréville, Albert Roussel ou encore Guy Ropartz. Nourris des influences de César Franck, Wagner – dont Charlotte Sohy a pu entendre la version orchestrale de L’Or du Rhin dès 1900 chez un ami de son père, Louis Mors, qui possède un théâtre privé –, ils goûtent aussi les musiques plus légères de Claude Terrasse ou d’André Messager. Dans les premières pièces pour piano de Charlotte Sohy, on décèle aussi le souvenir de Chopin. Surtout, la jeune femme, pourtant dotée d’un tempérament joyeux et d’un heureux caractère, fait preuve dans sa musique d’une sensibilité profonde et grave, parfois propice à la mélancolie, capable d’imaginer des Chants nostalgiques sur des poèmes presque amers de Cyprien Halgan, ou encore d’orchestrer un poème symphonique dont elle signe, en 1913, le texte et la musique et qui met en scène un ancien champ de bataille devenu terre de moissons et de danse. 

Obéissant aux indications de Vincent d’Indy, la jeune compositrice s’essaie en effet très vite au répertoire pour orchestre, mais c’est la Première Guerre mondiale et son contexte dramatique qui vont lui fournir le terreau de sa première composition symphonique. Retranchée entre Paris et la maison familiale de Bourgogne tandis que son mari est parti au front, elle doit assumer seule l’éducation de leurs quatre premiers enfants (les trois derniers naîtront après la guerre). En 1915, Marcel Labey tombe aux Éparges aux côtés de Maurice Genevoix. Sa femme le croit mort alors qu’il n’est que blessé et continue malgré tout d’écrire sa symphonie en ut dièse mineur, dont l’atmosphère générale, la construction dramatique et l’esthétique à la fois romantique et pleine d’audaces formelles traduisent parfaitement les tourments intérieurs vécus par la jeune femme. Jamais donnée de son vivant, la symphonie ne sera créée qu’en 2019 par l’Orchestre Victor Hugo-Franche-Comté avant d’être rejouée par l’Orchestre National de France en 2021 à Radio France, sous la direction de Debora Waldman. 

Après la guerre, Charlotte Sohy reprend sa vie d’artiste et de mère de famille auprès d’un mari de plus en plus sollicité par ses engagements auprès de la Société nationale de musique. Le couple fait l’acquisition d’un petit château en Normandie, capable à la fois d’accueillir sa nombreuse famille et de recevoir régulièrement amis et musiciens pour des « résidences » avant l’heure (la demeure ne compte pas moins de sept pianos). Jane Bathori, Blanche Selva, Arthur Honegger, George Enescu y ont table et chambre ouvertes. Alors qu’elle conçoit rapidement son grand ouvrage lyrique, L’Esclave couronnée, achevé en 1923, Charlotte Sohy s’épanouit pleinement dans l’écriture de pièces pour effectifs plus réduits : la plupart de ses œuvres de musique de chambre, du Triptyque champêtre aux deux quatuors, naissent à cette époque. Elle s’intéresse aussi à la musique sacrée et compose même la bande originale d’un projet cinématographique qui ne verra malheureusement jamais le jour. Elle meurt brutalement, en 1955, d’une hémorragie cérébrale, laissant un mari inconsolable et un corpus de 35 œuvres passées totalement sous silence jusqu’à leur récente redécouverte, rendue possible par la foi et le dévouement de son petit-fils et par l’intérêt concomitant de différents interprètes et institutions, au premier rang desquels la cheffe d’orchestre Debora Waldman, la violoncelliste et créatrice du label La Boîte à Pépites Héloïse Luzzati, et le Palazzetto Bru Zane. 

Pauline Sommelet 

Julia Fischer © Sue Yang

Titre
Symphonie « Grande Guerre »

Saskia de Ville - Photo : Christophe Abramowitz

Titre
Quatuor à cordes n°2