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John Coltrane ou la quête de l’absolu
Cent ans après sa naissance, l’onde de choc demeure intacte. De révolution en révolution, ce musicien insatiable n’a cessé de remettre en cause ses propres conquêtes, poursuivant jusqu’à ses derniers jours une quête musicale et spirituelle qui a changé le cours de l’histoire du jazz.
Lors du concert donné par le quintette de Miles Davis à l’Olympia de Paris le 21 mars 1960, les phrasés torrentiels et les saturations sonores de John Coltrane avaient suscité de nombreuses huées. En coulisses, le saxophoniste s’était excusé, non, comme on aurait pu s’y attendre, de s’être montré excessif mais, à l’inverse, de n’avoir pas été assez loin. Car tel était Coltrane : toujours en marche et sans relâche vers quelque prochaine étape. Si sa carrière consiste en une suite continue d’événements fabuleux – pour lesquels chaque auditeur aura sa préférence, selon son attachement à une certaine tradition ou son goût pour l’extrême (1) –, il est possible de résumer sa quête en quelques aboutissements absolus – Giant Steps (1959), A Love Supreme (1964) –, autant d’occasions pour lui de repartir à la poursuite d’un prochain accomplissement, l’ultime survenant avec ses dernières faces en studio réparties après sa mort sur Expression, Interstellar Space, Stellar Regions (1967).
Né le 23 septembre 1926, « Trane » a grandi dans l’aura d’un grand-père pasteur, avec à portée de main son importante bibliothèque d’ouvrages religieux et d’histoire de la communauté afro-américaine. Il fit ses débuts musicaux dans le cadre d’une adolescence troublée par de nombreux décès familiaux et un déclassement social qui semblent à l’origine d’addictions et d’un début de carrière erratique contrastant avec le sérieux constant de ses études musicales. Miles Davis, son aîné de quatre mois, mais qui s’est fait un nom dix ans plus tôt, lui met le pied à l’étrier à l’automne 1955, un peu par défaut. Il s’attache néanmoins – autant qu’il s’en agace – à ce personnage d’apparence tranquille mais d’une intense curiosité, qui n’a de cesse de poser des questions et de perfectionner sa technique et son vocabulaire jusque dans les coulisses. Mais le trompettiste finit par chasser ce musicien peu fiable aux prises avec une désintoxication chaotique.
On est au printemps 1957, Trane fréquente alors Thelonious Monk assidûment, en disciple, puis sur scène où le pianiste l’abandonne souvent pour de longues chevauchées en trio avec contrebasse et batterie. Sa métamorphose est telle que le trompettiste le rappelle début 1958. C’est dans le contexte du Miles Davis Sextet que Coltrane expérimente les éléments de langage de son premier chef-d’œuvre, abordant chaque accord sous tous ses angles à la fois, dans une sorte de brume harmonique qui inspirera à la critique l’expression de sheets of sound (nappes de son). L’année suivante, signé par le label Atlantic, il enregistre son album Giant Steps dont le morceau éponyme constitue l’aboutissement de ses recherches sur le système tonal. Les boppers avaient appris à y circuler en tous sens mais comme on navigue le long des côtes. Trane, lui, traverse le domaine harmonique « par la pleine mer » en de grandes traversées diagonales. Premier chef-d’œuvre.
Au même moment, il participe avec Miles Davis à l’enregistrement du légendaire Kind of Blue, exploration prudente d’un autre système, dit modal. Trane explore aussitôt à corps perdu cette grammaire et cette syntaxe inspirées des traditions extra-européennes. Sans rien abandonner de ses acquis, il s’intéresse aux options d’Ornette Coleman, père du free jazz : « C’est peut-être la solution », observe-t-il, ajoutant cependant : « mais nous, nous avons un piano. » Au déterminisme tonal de la tierce, il substitue l’agnosticisme de la quarte (ni mineure ni majeure) qui caractérise les accords du pianiste McCoy Tyner, sur les décompositions rythmiques d’Elvin Jones. Les nappes de son sont désormais plus denses encore qu’auparavant, voire tempétueuses, souvent avec la contrebasse de Jimmy Garrison pour seule mâture. Son nouveau label, Impulse, multiplie les séances – autant de pics de fièvre et d’accalmies –, jusqu’à l’avènement, en 1964, d’un nouveau chef-d’œuvre : A Love Supreme, suite de quatre mouvements en forme d’action de grâce adressée à l’Être suprême qui lui a permis de surmonter les épreuves passées.
À compter de l’automne 1965, il multiplie les formules orchestrales, avec notamment deux invités quasi permanents familiers du free jazz : le saxophoniste Pharoah Sanders et le batteur Rashied Ali. Estimant que « l’on ne s’entend plus » (dans tous les sens du terme), Tyner et Jones claquent la porte, et Trane engage sa nouvelle épouse, Alice Coltrane, pianiste bop qui suit les tournées en observatrice depuis quelque temps. Une nouvelle musique prend forme, plus vibratoire, extatique, pleine de bruit et de fureur… vers un nouvel et ultime aboutissement révélé de façon posthume sur les faces de février-mars 1967, en duo avec Rashied Ali (Interstellar Space) et en quartette (Expression et Living Space).
À sa mort, le 17 juillet 1967, il laisse une empreinte profonde sur l’histoire du jazz, suscitant une multitude de démarches selon que l’on se réfère aux chefs-d’œuvre venus s’intercaler entre ces trois aboutissements, aux phases exploratoires que constituèrent les concerts ou aux accalmies sur le répertoire des ballades et auprès du crooner Johnny Hartman ou de Duke Ellington. À chacun son Coltrane, et ce 12 septembre au Studio 104 : grand connaisseur de cette œuvre, Raphaël Imbert aura l’occasion d’explorer quelques-uns d’entre eux avec ses invités.
Franck Bergerot
(1) Blue Train (1957), The Believer (1958), My Favorite Things (1960), Africa/Brass (1961), Ballads (1962), Duke Ellington & John Coltrane (1963), Crescent (1965), Kulu Sé Mama (1965), Meditations (1966). À quoi s’ajoute une multitude de publications posthumes et de captations en concert plus ou moins officielles dont on pourrait borner la chronologie avec Live at the Village Vanguard (1961), The Paris Concert (1962), Afro Blue Impressions (1963),
One Down, One Up (1965), Live at the Village Vanguard Again! (1966).