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Là où commencent les vertiges
La musique de Strauss et Mahler nous élève et nous inquiète. Elle ne laisse pas indemne. Il y a l’avant et l’après Strauss, l’avant et l’après Mahler. À la tête du National, Daniele Gatti revisite Métamorphoses et Une Vie de héros de Strauss, et Cristian Măcelaru s’attaque aux Symphonies n° 1 et 3 de Mahler.
Il y a des compositeurs au long cours, qui voient grand, qui ambitionnent même, à travers leur musique, d’embrasser le Monde, dans son sens de Cosmos, et de percer le mystère insondable de la Vie, de l’Homme, de l’Existence. En Occident, jusqu’au XVIIIe siècle, compositeur était avant tout un métier doublé d’une fonction sociale, au service de l’Église ou du Prince. La musique, tout spéculative fût-elle, était une prière ou un divertissement, une louange officielle, parfois un jeu formel où le créateur, interrogeant les règles de l’harmonie, se mettait en résonance avec le « divin » équilibre de la perfection. Puis le Romantisme a repensé la place de l’artiste, le mettant au centre du monde, faisant de lui une sorte de mage dont le talent pouvait, à travers son art, ouvrir une porte sur l’indicible. Le compositeur est devenu une sorte d’Élu capable de rendre tangible le mystère du Monde.
Ainsi nous apparaissent les grandes fresques symphoniques de Mahler et Strauss. Mahler, grand contemplateur de la Nature, s’y promenait des heures durant, son carnet d’esquisses sous le bras, ne comprenant pas comment le commun des mortels ne pouvait y jeter qu’un œil superficiel. « Ils n’ont rien compris à son mystère éternel, terrifiant, déplorait le compositeur. La Mer est infinie et chaque œuvre d’art doit contenir une parcelle de l’infini, qui doit en quelque sorte refléter la nature ». Il voyait en le compositeur un être capable de voir à travers les choses du réel et de produire une œuvre qui rende compte de ce mystère inaccessible. Ce qui fait de sa musique une langue puissante, capiteuse, magique, évocatoire. Dans sa Première Symphonie « Titan », quatre mouvements bigarrés, protéiformes, embrassent le monde dans sa totalité, du tragique au burlesque, de l’intime au grandiose et au colossal. On y entend aussi bien les frémissements de la nature que sa grandeur héroïque ! « Tout était devenu trop puissant, il fallait que cela sorte de moi, en jaillissant, comme un torrent de montagne ! », disait-il (12/02). Sa Troisième Symphonie va plus loin encore. Elle brille même par son hubris, sa démesure : près d’une heure et demie de musique et un effectif impressionnant (un grand orchestre, des percussions, des cloches, des fanfares, des chœurs de femmes et d’enfants, et même une voix soliste) : un Univers symphonique à l’image du Cosmos. Mahler s’y inspire d’ailleurs d’un poème intitulé Genesis. Cette symphonie-monde incarne la Genèse de la vie à travers toutes ses formes d’existence : la nature inorganique, le règne végétal, le royaume des animaux, la naissance de l'Homme, les anges, et enfin le royaume des esprits et de l'Amour divin. Rien que ça ! (25/06)
On retrouve cette même puissance organique, ce même parfum enivrant, dans le matériau musical de Strauss, quand il se peint lui-même dans Une Vie de Héros (28 et 30/01). Là encore un orchestre pharaonique où il présente le Héros sous les traits d’un thème ample et puissant, opposés aux vents contraires de ses adversaires. Il y a aussi l’Amour et son violon lascif, la guerre, puis, avant la mort et sa quiétude éternelle, une immense rétrospective condensée de toute une vie, où le compositeur cite près de trente extraits de ses œuvres antérieures ! Avec ses Métamorphoses, c’est une déploration de la guerre et de la destruction que Strauss met en musique, dans cette fresque où les cordes coulent, fondent en larmes chromatiques, où les harmonies se tuilent en s’étirant dans des convulsions déchirantes, sans oublier ces incessantes modulations qui rendent la tristesse infinie et insondable (22/01).
La musique de Strauss et Mahler a cette dimension métaphysique qui nous transporte, qui entrouvre une porte sur le secret existentiel qui nous dépasse. Elle commence là où s’arrêtent les mots. Elle n’est pas cosmétique, ni décorative, divertissante ou « de circonstance ». Leur musique nous élève et nous inquiète. Elle ne laisse pas indemne. Il y a l’avant et l’après Strauss, l’avant et l’après Mahler. Amateurs d’interrogations fortes, leurs œuvres sont pour vous ! « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! » disait Baudelaire…
Clément Rochefort