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L’Ode à Beethoven
À l’occasion du bicentenaire de sa naissance, Philippe Jordan dirige l’Orchestre National de France le 10 juin au Théâtre des Champs-Élysées dans un programme tout Beethoven reprenant celui du 7 mai 1824, célèbre Académie où furent jouées l’ouverture de La Consécration de la maison, des extraits de la Missa solemnis et la Symphonie n° 9. Récit d’une soirée historique.
1824, Vienne
« Le 7 mai aura lieu une grande académie musicale, donnée par M. L. van Beethoven. Des œuvres nouvellement écrites composeront le programme.
- Grande ouverture.
- Trois hymnes avec solo et chœurs.
- Grande symphonie avec entrée dans le finale de solo et chœurs sur l'Ode à la joie, de Schiller.
Les solos seront chantés par Mlles Sontag et Ungher, et MM. Heitzinger et Seipelt. M. Schuppanzigh conduira l'orchestre ; M. le maître de chapelle Umlauf dirigera l'ensemble. L'orchestre et les chœurs seront renforcés par la société musicale d'amateurs. M. L. van Beethoven prendra une part personnelle à la direction. Le prix des places ne sera pas augmenté. »
Voici ce que le public viennois peut lire sur des affiches annonçant la toute prochaine académie de Ludwig van Beethoven, fixée à la date du 7 mai 1824 au Kärntnertortheater. La soirée s’annonce copieuse avec trois œuvres inédites : La Consécration de la maison (ouverture op. 124), trois extraits de la Missa Solemnis et la Neuvième Symphonie.
Il s’en est fallu de peu pour que cette mythique soirée n’ait pas lieu, et les difficultés d'organisation ont été certainement proportionnelles à son succès et à son retentissement.
Car oui, organiser un concert à son propre compte n’est pas chose facile, même quand on s’appelle Beethoven.
À l’origine, Beethoven avait songé à faire exécuter ses nouvelles œuvres à Berlin : même s’il a eu son heure de gloire auprès du public viennois autour de 1814-1815, celui-ci semble désormais préférer les opéras de Giacchino Rossini. Il faut dire que les dernières œuvres de Beethoven l’ont un peu dérouté ; ce grand sourd ne serait-il pas en train de lui échapper complètement ? Pourtant, lorsque son cercle de mécènes et d’admirateurs le plus proche apprend qu’il est sur le point de partir pour le nord de l’Allemagne, ses membres lui adressent une supplique, publiée dans les journaux : « Vous ne voudrez pas que des enfants de votre génie soient arrachés à leur patrie pour les présenter d’abord à des étrangers, qui ne comprendraient pas votre grande parole et ne sauraient l’estimer à sa valeur. [...] Rouvrez le trésor de votre inspiration et répandez-le sur nous comme autrefois. »
C’est avec émotion et la gorge nouée que Beethoven lit cette adresse signée de la main de ses mécènes et de certains de ses anciens élèves. Comment résister à une telle demande ? Il se sent presque honteux d’avoir songé à quitter la ville dans laquelle il réside depuis plus de trente ans. C’est donc pour son public viennois que Beethoven offrira ce concert.
Les préparatifs de cette soirée vont lui coûter toute son énergie, de février à mai. Beethoven est aux prises avec des soucis matériels et financiers très prosaïques : finalement, composer une symphonie est presque plus facile que d’organiser un concert !
Il faut déjà trouver le bon lieu. L’endroit qui semble le plus favorable est le vaste Théâtre an der Wien où Beethoven a déjà organisé deux académies, en 1803 et 1808, avec les créations de ses Deuxième, Cinquième et Sixième Symphonies. Mais l’administrateur lui impose des musiciens en qui il n’a pas confiance : Beethoven ne laissera pas sa Neuvième Symphonie aux mains du chef Ignaz von Seyfried, qu’il accusait déjà vingt ans plus tôt de massacrer sa musique. Le compositeur se tourne alors vers le Kärntnertortheater, une salle plus petite, où il avait déjà fait représenter la version finale de son Fidelio. Les exécutants, quant à eux, sont rebutés par les difficultés de la partition aux dimensions colossales : plus de 1 200 mesures, 70 minutes de musique, dont 25 pour le seul finale. Henriette Sontag et Karoline Unger, les deux jeunes chanteuses qui assurent la création de l’Ode à la joie, disent à Beethoven qu’il est « le tyran de leurs voix ».
À quelques jours de l’académie, tout le monde s’impatiente et s’active, d’autant plus que l’orchestre et les chœurs ne peuvent compter que sur deux répétitions seulement. Enfin, dernière barrière à lever : celle de la police, qui refuse que l’on chante de la musique sacrée dans un lieu profane. Pour contourner l’interdit, on annonce le Kyrie, le Credo et l’Agnus Dei comme… des hymnes !
Malgré toutes ces épreuves et ces revers, le jour J, la salle est pleine à craquer. Les plus fervents beethovéniens sont au rendez-vous ; certains viennent même de Hongrie, et le vieux Zmeskall, l’un des plus fidèles mécènes, est venu en chaise à porteur malgré sa paralysie. Le compositeur, qui, une fois n’est pas coutume, s’est mis sur son trente-et-un, est sur scène à côté du chef, dos au public, partition en main. Dès le scherzo de la symphonie, le public s’embrase et, à la fin de l'œuvre, cinq salves d’applaudissements provoquent l’arrivée des policiers : l’étiquette stipule que l’on ne réserve pas plus de trois salves à la famille impériale !
Le public exulte de joie, mais Beethoven est muré dans l’isolement de sa surdité. Karoline Unger s’approche alors de lui, met sa main sur son épaule, le fait se retourner pour qu’il réalise l’émotion que sa musique avait suscitée du parterre jusqu’au poulailler : son Ode à la joie avait résonné dans le cœur et les oreilles des hommes.
Quelques minutes plus tard, Beethoven retombe sur terre, et lourdement. En soustrayant tous les frais relatifs à la copie des partitions et au fonctionnement du théâtre, il ne lui reste que 120 florins : une bagatelle ! Exaspéré et furieux, il se laisse tomber sur un sofa, tout habillé, et reste là, prostré, toute la nuit. Coda peu glorieuse d’un concert flamboyant.
Cette dernière anecdote révèle bien la difficulté, pour les compositeurs, de réaliser un concert à leur propre compte qui soit satisfaisant financièrement.
À la fin du XVIIIᵉ et au début du XIXᵉ siècle, à Vienne et dans d’autres capitales européennes (mais chacune avec ses propres particularités), naissent ce que l’on nomme des académies. Il s’agit de concerts organisés au bénéfice d’une personne qui finance l’événement : un aristocrate, un riche bourgeois, un compositeur. Avec la disparition des Hauskapellen (orchestres professionnels entretenus par une cour), l'effondrement progressif des structures féodales et l’essor de la bourgeoisie, les aristocrates viennois changent de stratégie. Au lieu d’entretenir des orchestres à plein temps, ils vont subventionner des manifestations privées, semi-publiques ou publiques : c’est la naissance des académies. Pour les musiciens aussi, les cartes sont rebattues : ils gagnent en autonomie, perdent en sécurité financière. Aussi, il n’est pas rare, pour certains compositeurs qui peuvent se le permettre, d’organiser leurs propres académies sur leurs deniers personnels (même s’ils sont parfois soutenus par leurs mécènes) : de musiciens, ils deviennent entrepreneurs. Pour cela, rien de plus simple : une simple autorisation délivrée par les autorités locales suffit. Dès lors, ils peuvent solliciter des musiciens amateurs ou professionnels, engager un orchestre déjà attaché à un théâtre ou constituer leur propre ensemble éphémère. Beethoven procède ainsi pour la première fois le 2 avril 1800, lors d’une académie durant laquelle est créée sa Première Symphonie.
Au fil de ces concerts, il n’est pas rare de mélanger les genres et les effectifs. L’exemple de l’académie de 1800 est édifiant à cet égard : aux côtés de la symphonie de Beethoven sont exécutés deux airs extraits de La Création de Haydn, un concerto pour piano, un septuor et une symphonie de Mozart.
Quand elles n’ont pas lieu dans des salons et ne sont pas réservées à un public privé, ces académies peuvent se tenir dans des lieux consacrés à la musique ou au spectacle (théâtres ou opéras proposant leur salle en location durant les jours de relâche) ou dans des lieux liés à la vie urbaine (restaurants, parcs, salles de bal), qui ont pour avantage de toucher un public plus vaste et plus populaire. Certaines académies sont organisées par de véritables associations, à l’instar de la Gesellschaft der Associerten, une société d’aristocrates mélomanes administrée par le baron van Swieten, ami de Mozart, librettiste de Haydn et mécène de Beethoven. D’autres ont une vocation plus populaire, comme les concerts organisés par le violoniste Ignaz Schuppanzigh, à l’aube, dans un parc de la ville : « Ce jardin [...] m’a souvent valu de grandes joies, en particulier lorsque, par un matin frais et clair, Monsieur Schuppanzigh donne des concerts dans sa salle. [...] Se rassemblent en de telles occasions tous ceux qui, dans les classes moyennes, souhaitent associer le plaisir d’un beau matin à l’Augarten à une musique en général bien choisie et bien exécutée. » (correspondant viennois du journal berlinois Der Freimüthige, 1ᵉʳ août 1803)
Pour résumer, les académies traduisent les changements sociétaux qui s’opèrent au tournant du XIXᵉ siècle. L’académie peut être considérée comme le chaînon manquant entre le concert privé pour un public essentiellement aristocratique, exécuté par des musiciens à son service, et les concerts publics par souscription ou abonnement, exécutés par des musiciens salariés. Bien sûr, ces trois types de manifestations ont coexisté, mais c’est bien à Vienne (et non à Paris ou à Londres, où les concerts par souscription ont fait plus tôt leur entrée) que les académies ont été les plus vivaces, marquant à la fois une continuité avec le mécénat aristocratique de l’Ancien Régime et une rupture dans les habitudes avec la libéralisation de la musique.
Jérôme Fréjaville