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Ludwig van Beethoven, notre contemporain

Publié le mer 23/09/2026 - 16:30
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Ludwig van Beethoven - Crédit : DR / Creative commons
Ludwig van Beethoven - Crédit : DR / Creative commons
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Deux cents ans qu’il n’est plus, et rien ne semble plus présent, plus évident, plus fort que son legs. Beethoven est l’un des compositeurs clés de la saison 2026-2027 de l’Orchestre Philharmonique de Radio France qui interprète, en six mois, ses Symphonies n°1, 2, 5, 7. Et la fête ne s’arrête pas là ! 

« Vous me faites l'impression d'un homme qui a plusieurs têtes, plusieurs cœurs, plusieurs âmes », dit un jour Joseph Haydn au jeune Ludwig van Beethoven âgé d’une vingtaine d’années. Une parole clairvoyante et prophétique à l’aube d’un des destins musicaux les plus extraordinaires. Il ne fait aucun doute pour personne que Beethoven occupe aujourd’hui une place au firmament des compositeurs allemands, et des compositeurs tout court, aux côtés de Bach et de Mozart. Mais pourquoi ? Est-ce pour une innocente bagatelle nommée fautivement « Lettre à Élise » ou pour les quatre notes d’une symphonie, la Cinquième (11/02), devenues un gimmick universel, faisant le bonheur de Walter Murphy (La fièvre du samedi soir) à Pierre Desproges (Monsieur Cyclopède) en passant par Francis Blanche (La pince à linge) ? 

Les raisons en sont plus profondes et, peut-être pour la première fois dans l’histoire de la musique, elles sont à la fois musicales et extra-musicales : jamais un compositeur n’a à ce point incarné la liberté, celle de disposer de son talent de créateur pour lui-même et pour les hommes, dans un élan sincère et fraternel. 

Indéniablement, Beethoven sait tirer parti des grands événements de son époque : en 1789, lors de la Révolution française, il a 19 ans et n’a pas encore quitté la ville de Bonn pour celle de Vienne où il passera toute sa vie. Tout est à construire. Les idéaux révolutionnaires se propagent en Europe comme une traînée de poudre et Beethoven va s’en emparer. Ils vont faire caisse de résonance avec ses intuitions : lui, Beethoven, ne sera pas un domestique au service des puissants comme Haydn et Mozart. Beethoven est un effronté audacieux et ses attaques lancées à ses nobles mécènes viennois font partie de sa légende : « des princes il y en a et il y en aura encore des milliers. Il n'y a qu'un Beethoven. » L’homme connaît sa valeur et il est prêt à renverser l’ordre établi, qu’il soit social ou musical : les étonnantes mesures d’ouverture de sa Première Symphonie (15 et 16/01) sont un défi lancé au public viennois. Il sait également s’entourer : Lichnowski, Waldstein, Lobkowitz, Razoumovski, des noms qui ont survécu à l’épreuve du temps grâce à quelques habiles dédicaces. La Huitième Symphonie, par exemple, est dédiée au prince Lobkowitz, un mélomane qui soutient financièrement le compositeur durant des années. Ces mécènes éclairés garantissent des rentes à Beethoven mais ne réclament rien en retour. Émancipé de ce rapport de subordination, il peut composer en paix, pour lui et selon ses envies. Et ses envies, quelles sont-elles ? La liberté, l’audace et une volonté de dépassement. 

Quatuor, sonate, symphonie, concerto, musique sacrée, tous les genres seront métamorphosés après être passés entre les mains de Beethoven. En aucun cas la surdité n'est un obstacle à sa création, ce grand sourd a déjà tout dans la tête. Certes, au tournant des années 1800, au moment où il prend conscience que le mal est irréversible, il s’isole davantage, devient plus renfermé, plus mélancolique et tempétueux, mais jamais misanthrope ni rancunier. Dans le déchirant Testament de Heiligenstadt (1802), annonçant à ses frères sa surdité, Beethoven se résout à affronter son destin. Alors que la mort lui semblait être la seule issue, il est sauvé par la musique : « c’est l’art, et lui seul, qui m’a retenu ». 

Malgré cela, Beethoven aime la compagnie des hommes. Il aime encore plus celle des femmes, mais jamais il n’ira au bout de ses relations, c’est avec la musique que son destin est lié. Il aime aussi la compagnie spirituelle de la nature, et s’offre de longues balades dans la campagne viennoise. Elles lui inspirent plusieurs partitions comme sa Sixième Symphonie « Pastorale », mais fragilisent sa santé précaire. Loin de s’intéresser uniquement à la musique, il suit de très près les événements politiques de son époque. Un temps admirateur de Napoléon Bonaparte, libérateur de l’Europe, à qui il pense dédier sa Troisième Symphonie, il change d’avis lorsqu'il apprend qu'il s'autoproclame empereur : Beethoven désapprouve toute forme d’absolutisme et d’usurpation de pouvoir. 

Si l’on considère la période relativement brève qui court entre ses premiers et ses derniers numéros d’opus, 34 ans, on ne peut qu’être ébahis par le chemin parcouru. Les premières sonates et les premiers trios, s’ils sont encore marqués du sceau du classicisme, montrent déjà une vigueur et une impétuosité qui effrayèrent Haydn lui-même. Ce sont cette même vigueur et cette détermination si communicatives qui traversent ses partitions mais se déclinent toujours d’une façon différente, de la tempétueuse Neuvième Sonate pour violon et piano « À Kreutzer » à la nerveuse Septième Symphonie (4 et 5/03) en passant par l’enthousiaste Deuxième (15-16/01). 

On aurait tort de penser que Beethoven ne s'exprime que sur un seul registre. L’homme et sa musique ont « plusieurs têtes et plusieurs cœurs » : à l’inverse des compositeurs baroques et classiques qui marquaient une certaine distance entre le cœur et la plume et se réfugiaient derrière le masque du courtisan, Beethoven est lisible tout entier à travers sa musique, dans ce qu’il a d’élevé, de dionysiaque ou de trivial. Aux côtés du tempérament éclatant et emporté, siègent aussi une tendresse et une douceur à vous fendre le cœur : on songe à l’adagio du Cinquième Concerto pour piano ou au molto adagio du Quinzième Quatuor, des moments de recueillement où le temps semble s’arrêter. 

La profusion et la cohabitation de ces tempéraments si opposés ont une répercussion sur son écriture musicale : Beethoven ne ménage pas ses interprètes. « Croyez-vous que je pense à mes misérables cordes lorsque l’esprit de la musique s’empare de moi ? » avait-il lancé au violoniste Schuppanzigh, créateur de la plupart de ses quatuors. Cette phrase révèle une pensée moderne : Beethoven ne pense pas à l'instrumentiste et ne compose pas pour l’agrément de l’aristocrate de salon. Il compose avant tout de la musique, à l’interprète de se débrouiller. 

Les pianistes et les violonistes le disent, Beethoven repousse les difficultés techniques de l’instrument, en particulier dans ses dernières œuvres, la Grande Fugue pour quatuor à cordes ou les dernières sonates pour piano, dans lesquelles la richesse du contrepoint impose à l’exécutant de réelles acrobaties. 

Avec lui, les proportions grandissent, les symphonies durent près d’une heure et les formes traditionnelles (concerto, sonates, symphonies) sont réinventées à chaque essai. La Neuvième Symphonie, créée au soir de sa vie, incarne le sommet de son œuvre symphonique (02 et 03/01). À 53 ans, Beethoven ne sait pas qu’il ne lui reste que 3 ans à vivre, mais sa partition apparaît rétrospectivement comme son testament musical et philosophique, entamant aussi la malédiction de la neuvième symphonie. Dans cette vaste fresque qui va de l’ombre à la lumière, il célèbre la fraternité et la joie, « moteur puissant de l’éternelle nature », à grands renforts de solistes vocaux et de chœurs, une première dans une symphonie. 

Stravinsky disait de Beethoven qu'il était un « éternel contemporain » tant sa vision musicale était non seulement radicalement en avance sur son époque mais continue de l’être aujourd’hui. Si nous sommes autant touchés, 200 ans après sa mort, par le message de Beethoven c’est probablement qu’il est l’un des premiers compositeurs à se déployer dans le sens nietzschéen du terme. Ce compositeur qui a lutté avec détermination pour élever les hommes et s’élever lui-même malgré l’incompréhension de ses contemporains, malgré les épreuves de sa vie, a fait de sa musique son remède et nous l'a donnée en cadeau. Soyons reconnaissants, estimons-nous chanceux et continuons à faire passer le flambeau de cette géniale musique. 

Jérôme Fréjaville 

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Beethoven par le Philhar