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Trois questions à Mathias Auclair
Le directeur du Département de la Musique de la Bibliothèque nationale de France revient sur la résurrection d’une œuvre inédite de Mozart il y a quelques semaines.
Découvrir une partition de Mozart à la BnF, en 2026, comment est-ce possible ? Racontez-nous en quelques mots les étapes de cette redécouverte.
La BnF conserve plus de 40 millions de documents, parmi lesquels quelque 50 000 manuscrits musicaux. Ces immenses collections sont un réservoir régulier, constant et inépuisable de découvertes, pour les lecteurs qui fréquentent nos salles de lecture comme pour les équipes scientifiques de la bibliothèque. François-Pierre Goy, qui est conservateur en chef en charge des collections antérieures à 1800 au département de la Musique et qui a identifié le manuscrit dont tout le monde parle en ce moment, a fait régulièrement des découvertes importantes qui ont permis d’enrichir les informations contenues dans les catalogues de la BnF, de faire avancer la recherche en musicologie et de proposer de nouvelles œuvres aux interprètes. Mais elles furent moins médiatiques que sa dernière trouvaille…
Il l’a faite dans le cadre de son travail quotidien de catalogage des collections. Désireux d’améliorer le signalement d’une trentaine de manuscrits anonymes avant de prendre sa retraite, il les examine méthodiquement et remarque, au début du mois de février, l’un d’entre eux qui lui apparaît immédiatement comme étant un manuscrit d’exercices de compositions à deux mains : celle d’un élève et celle d’un maître, donnant les éléments de base de chaque exercice et corrigeant les propositions du disciple. Il identifie la main du maître à celle de Mozart grâce à un certain nombre de traits spécifiques de l’écriture du compositeur (accolades délimitant les systèmes chargées de deux traits parallèles en partie inférieure, présence de points d’orgue au-dessus des doubles barres marquant la fin des œuvres, forme des clés de sol, graphie des nuances, des trilles, des indications de tempo ou de forme musicale…). Il recueille des avis autorisés en interne, détermine la nature du manuscrit et sa provenance et présente sa découverte au président de la BnF, Gilles Pécout, qui demande à ce que nous recourions, pour validation, à l’expertise incontestée et incontestable du Mozarteum de Salzbourg. Celle-ci s’avère concluante et la découverte est annoncée le 19 juin en vue d’un concert événement en salle Ovale à l’occasion de la Fête de la Musique et d’une diffusion des pièces pour flûte et harpe le 22 juin sur France Musique.
En quoi consiste ce manuscrit ?
Le manuscrit se présente sous forme d’un cahier oblong de 44 pages sur papier français. Il est vierge de tout nom de compositeur, de possesseur ou d’interprète, ce qui explique qu’il n’ait pas été identifié plus tôt : il est entré dans les collections de la Bibliothèque nationale en 1795 à la suite des saisies révolutionnaires opérées l’année précédente au domicile des anciens possesseurs du manuscrit, la famille de Guînes, rue de Varenne. Il témoigne des leçons que Mozart donna quotidiennement de mai à juillet 1778, durant son dernier séjour à Paris, à Marie-Louise-Philippine de Bannières de Guînes, harpiste de talent et fille d’Adrien-Louis de Bonnières de Souastre, duc de Guînes, flûtiste renommé et commanditaire du concerto pour flûte et harpe KV 299. Le duc, persuadé du génie de sa fille, souhaitait qu’elle pût composer de « grandes sonates » pour leurs deux instruments. Ce cahier contient les types d’exercices que Mozart décrit minutieusement dans une lettre à son père du 14 mai 1778, où il déplore le manque d’idées musicales de son élève − qu’elle était semble-t-il la première à reconnaître, et correspond probablement, avec sa dernière pièce inachevée et ses cinq dernières pages laissées vierges, aux ultimes leçons de Mozart : elles s’interrompirent avec le mariage de Mademoiselle de Guînes, le 26 juillet. Il propose dix-neuf pièces inédites (trois d’entre elles sont inachevées), deux de la seule main de Mlle de Guînes et dix-sept pièces de Mozart en collaboration avec celle-ci : 7 pièces pour flûte et harpe qui ont été diffusées sur France Musique, mais également 4 pièces pour 2 violons et basse, 2 pour quatuor à cordes et 6 sans doute pour clavier.
Les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France ont joué l’œuvre pour la première fois le 21 juin dernier dans la salle Ovale, et l’ont enregistrée pour une diffusion dans la foulée sur France Musique. De quelle façon va-t-elle revivre désormais ? Va-t-elle être éditée ? Nommée ? Porter un numéro de Köchel ?
Le manuscrit va effectivement porter un numéro de Köchel, KV Anh. H 1, Nr 5, et portera le titre, dans ce catalogue, de « Unterrichtsmaterialen für Marie-Louise-Philippine de Bonnières de Guînes ». De l’avis de nos collègues de Salzbourg, il s’agit de la plus grande découverte mozartienne de ces dernières décennies. La BnF va procéder dans les mois à venir à un ambitieux programme éditorial permettant de mettre à disposition des interprètes et d’un large public le manuscrit et les œuvres qu'il contient. La BnF s’est rapprochée pour cela du Mozarteum de Salzbourg. Elle réfléchit également à d’autres formes de valorisation, notamment à un enregistrement des pièces. Il convient de rappeler que ce manuscrit des Exercices de composition de Mlle de Guînes reste protégé pour 25 ans à compter de sa première communication au public (pour les 7 pièces pour flûte et harpe, il s’agit de la représentation du 21 juin 2026). Les droits patrimoniaux (ou droits d’exploitation, à savoir les droits de reproduction et de représentation) appartiennent au propriétaire matériel du manuscrit, en l’espèce la BnF, en application de l’article L. 123-4 du Code de la propriété intellectuelle, relatif aux œuvres posthumes divulguées. La BnF doit donc être consultée pour toute utilisation future de l’œuvre (concert, enregistrement, projet éditorial…)
Propos recueillis par Jérémie Rousseau