L’invention de la création

Mardi 9 mars 2021
L’invention de la création | Maison de la Radio et de la Musique
Il y a eu la création du monde. Il y a eu La Création de Haydn, qui raconte la création du monde. La première audition de cette œuvre eut lieu le 30 avril 1798 : c’est donc ce jour-là qu’elle fut créée. Mais une partition n’est-elle pas réveillée dès qu’on la joue, dès que des voix ou des instruments lui redonnent la vie ? Ne connaît-elle pas une vie parallèle si elle est transcrite pour un autre effectif que celui pour lequel elle a été écrite ?

Telle est l’histoire de la musique qu’on appelle classique faute de mieux* : une musique écrite, qui s’appuie sur un système mis au point à l’époque où il fallait codifier le chant grégorien, afin notamment que la papauté garde la mainmise sur la liturgie. « Ce système fait de lignes, de points et de bâtonnets est aussi simple que génial, alors qu’il s’agit de noter des phénomènes complexes causés par des vibrations sonores se déplaçant dans le son et dans l’espace, explique Pierre Charvet, compositeur et délégué à la création musicale à Radio France. À partir de là, tout change : d’un art vocal, rituel, anonyme, on arrive à une mise en cause des codes, à des formes plus complexes, à la naissance du compositeur. On ne craint plus de perdre la tradition, puisqu’elle est écrite. »

C’est là toute la particularité de la musique occidentale, dont l’histoire est faite d’une réinvention perpétuelle et d’une série de créations d’œuvres nouvelles qui sont autant de balises. Ne cédons pas toutefois à la tentation du déterminisme : la musique ne tend pas vers un horizon radieux, elle étend au contraire son répertoire et permet de passer d’un genre à l’autre, d’un style à l’autre. On pense à la préface des Orientales de Hugo : « L’art n’a que faire des lisières, des menottes, des bâillons ; il vous dit : Va ! et vous lâche dans ce grand jardin de poésie où il n’y a pas de fruit défendu. L’espace et le temps sont au poète. Que le poète aille donc où il veut, en faisant ce qui lui plaît ; c’est la loi. »

D’où ce malentendu fondamental, qu’il convient de dissiper : la musique qu’on appelle classique est en réalité beaucoup moins codifiée, rigide et statique que d’autres musiques qui paraîtraient plus audacieuses alors qu’elles évoluent bien plus lentement et font preuve d’un esprit de révolte autant superficiel qu’artificiel. « La musique classique est également bien plus perméable aux autres qu’on le pense généralement, ajoute Pierre Charvet : il suffit de penser à l’influence du gamelan balinais sur la musique du début du XXe siècle ou à celle des polyrythmies pygmées sur la musique d’un Ligeti ou d’un Reich. »

Cette musique exige également une écoute active, ne fût-ce qu’à cause des changements constants de dynamique et de la graduation irrégulière du temps qui la structurent. Nos habitudes d’écoute, malheureusement, sont de plus en plus formatées par les musiques que nous impose le monde contemporain, des musiques tonales, faites d’une pulsation fixe et enfermées dans des formes rigides. « C’est peut-être ce conditionnement qui nous enlève une partie de la souplesse qui nous permettrait de faire nôtres certaines musiques de la seconde moitié du XXe siècle ou du début du XXIe. La rigidité de la pop music est aussi sa force », analyse Pierre Charvet.

Dans le dernier quart du XXe siècle, la renaissance de la musique qu’on appelait ancienne et qui, jouée sur instruments historiques, est devenue la musique baroque, a pu représenter une alternative au besoin de nouveauté et de dépaysement des amoureux de la musique. N’y a-t-il pas eu là invention, au sens où on invente un trésor ? Un continent perdu fut alors redécouvert : la musique est un monde vivant car la création l’innerve en tous sens.
 
Christian Wasselin
 
* On ne confondra pas cette acception du mot classique avec l’autre sens qui désigne, cette fois au sens strict, la musique composée dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
 

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