Pratiques culturelles, pratiques numériques et autres pratiques

Mercredi 7 juillet 2021
Pratiques culturelles, pratiques numériques et autres pratiques | Maison de la Radio et de la Musique
Un entretien avec le sociologue Loup Wolff, chef du Département des études, de la prospective et des statistiques au ministère de la Culture.
 
L’année que nous venons de traverser s’est avérée exceptionnelle à plus d’un titre. Nous avons été privés de spectacle vivant durant de longs mois. Quel sera l’impact sur les pratiques culturelles des Français ? La crise sanitaire va-t-elle redessiner le paysage culturel en profondeur ?
Pendant des décennies, en France, des institutions officielles très influentes ont émis un avis partagé sur l’importance de la fréquentation des lieux culturels. Ce sont elles qui dictaient ce qu’il y avait à voir, à écouter ou à lire. Pour une marge importante de la population française, les sorties étaient donc organisées selon cette « bonne volonté culturelle ». Mais cette force prescriptrice des institutions a beaucoup régressé avec l’explosion des pratiques numériques qui touchent désormais toutes les couches de la population. Ces pratiques ont fait émerger de nouveaux médias dont les jeunes se sont emparés et qui sont devenus à leur tour prescripteurs de ce qui compte aujourd’hui en matière culturelle. Durant la période inédite que nous avons traversée, ces pratiques numériques se sont accélérées mais, paradoxalement, elles nous ont aussi montré combien le besoin de rencontre et de partage n’avait pas été satisfait. Cette longue période a donc fait apparaître l’attachement que nous avons à toutes ces pratiques culturelles.
 
Ces nouvelles pratiques numériques ne vont donc pas mettre fin à nos sorties culturelles !
Regarder une vidéo en ligne est une modalité qui intéresse beaucoup de monde parce qu’elle permet de découvrir des artistes. Mais quand on s’intéresse vraiment à un artiste, rien ne remplace l’expérience physique. C’est du moins ce que nous disent nos enquêtes, qui montrent une fréquentation élevée des lieux culturels, y compris pour les jeunes.
 
Dans ce cas, ces pratiques numériques influencent-elles ce que nous irons voir demain ?
Prenons l’exemple du théâtre. Les jeunes sont de plus en plus nombreux à aller voir des one man shows et des spectacles d’improvisation. Et ce n’est pas un hasard. Ces formes de théâtre sont hyper médiatisées sur les espaces numériques. On constate la même chose du côté du marché du livre. Le livre d’une youtubeuse peut aujourd’hui devenir un best seller. Mais ce qui est intéressant dans tout cela, c’est surtout d’observer que ces jeunes qui fréquentent les espaces numériques restent entièrement disponibles quand il s’agit de lire un livre ou de se rendre dans une salle de concert.
 
Quel rôle peut jouer Radio France aujourd’hui dans l’évolution de nos pratiques culturelles ?
Les outils numériques peuvent être un vecteur d’émancipation pour certaines catégories de population qui ont de bonnes compétences pour naviguer entre les sources. Pour d’autres fractions de la population, ils peuvent au contraire être un facteur d’enfermement. De par son histoire, Radio France reste un média de référence pour l’ensemble de la population, y compris pour les jeunes. Cela s’est confirmé durant la crise sanitaire. Radio France a donc une bataille intéressante à mener : remettre au cœur des propositions culturelles, qu’elles soient numériques ou physiques, la notion de diversité des œuvres et des approches mais également celle de bien commun.
 
L’enjeu est-il de véhiculer ces notions au sein de propositions qui soient en adéquation avec les attentes du jeune public tout en préservant l’identité des institutions et le sens de leur mission ?
Tout l’enjeu est effectivement d’articuler l’offre physique et l’expérience numérique. Il serait également intéressant de continuer à laisser entrer le public dans ces contenus numériques. En trouvant la bonne articulation, certains secteurs de la culture, dont le taux de fréquentation s’essouffle, pourraient ainsi attirer un nouveau public.
 
La pratique amateur est justement l’une des vocations de Radio France, comme le montrent « Viva l’orchestra ! », l’Orchestre des lycées français du monde ou « Vo!x, ma chorale interactive. En quoi la participation du public est-elle fondamentale ?
« Vo!x, ma chorale interactive » fait partie de ces nouvelles propositions numériques qui ont du sens. La dimension d’apprentissage est très valorisée au sein des usages numériques. Qui plus est, la pratique amateur est un vecteur fondamental dans la création de ponts entre les univers sociaux et culturels. Si l’histoire des politiques culturelles en France a parfois donné une place trop peu valorisante aux pratiques amateurs, les institutions ont depuis lors bien pris conscience de leur importance.
 
Finalement, qu’est-ce qui est en jeu au sein de toutes ces questions culturelles ?
Ce n’est pas un hasard si la génération des baby boomers montre un attachement fort à l’écosystème culturel actuel. Cette génération a été marquée par une nécessité de reconstruire un récit de l’humanité qui dépasse les chocs qu’ont pu être les deux guerres mondiales. Elle a voulu retrouver des références patrimoniales et universelles afin de redonner un sens positif et valorisant à notre histoire commune et à l’histoire occidentale. Ce qui est en jeu, c’est donc le sens de notre histoire commune. Et je pense que ce que nous vivons en ce moment, c’est la suite de cette histoire. Le patrimoine dont nous avons hérité n’est peut-être pas si universel que ça. La place a souvent été donnée aux hommes et aux blancs. Et puis, ce patrimoine appartient également à un monde qui a organisé la formation de nos économies capitalistes, un monde qui est responsable de l’épuisement de nos ressources naturelles. La jeunesse éprouve donc aujourd’hui l’envie de donner un autre sens à l’Histoire. Faut-il pour cela valoriser d’autres œuvres qu’on a oubliées ? Reconstruire le répertoire en fonction de ce que sont nos enjeux aujourd’hui ? Le réexamen de cet héritage commun s’annonce passionnant. Et si notre envie d’expérience culturelle est intacte, s’il n’est pas encore plus important qu’avant la crise sanitaire, il faudra désormais que les institutions qui valorisent ce patrimoine renforcent le lien entre notre passé, ce que nous vivons aujourd’hui et nos perspectives futures.
 
Propos recueillis par Saskia de Ville, le 16 mars 2021

INSCRIPTION AUX NEWSLETTERSX

Chaque mois, recevez toute l’actualité culturelle de Radio France : concerts et spectacles, avant-premières, lives antennes, émissions, activités jeune public, bons plans...
Sélectionnez la ou les newsletters qui vous ressemblent ! 

Séléctionnez vos newsletters

(*) Informations indispensables

Les données recueillies par RF sont destinées à l’envoi par courrier électronique de contenus et d’informations relatifs aux programmes, évènements et actualités de RF et de ses chaînes selon les choix d’abonnements que vous avez effectués. Conformément à la loi Informatique et libertés n°78-17 du 6 janvier 1978 modifiée, ainsi qu’au règlement européen n°2016-679 relatif à la protection des données personnelles vous disposez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, d’opposition et de portabilité sur les données vous concernant ainsi qu’un droit de limitation du traitement. Pour exercer vos droits, veuillez adresser un courrier à l’adresse suivante : Radio France, Délégué à la protection des données personnelles, 116 avenue du président Kennedy, 75220 Paris Cedex 16 ou un courriel à l’adresse suivante : dpdp@radiofrance.com, en précisant l’objet de votre demande et en y joignant une copie de votre pièce d’identité.

Conformément aux dispositions susvisées, vous pouvez également définir des directives relatives à la conservation, à l'effacement et à la communication des données vous concernant après votre décès. Pour cela, vous devez enregistrer lesdites directives auprès de Radio France. A ce titre, vous pouvez choisir une personne chargée de l’exécution de ces directives ou, à défaut, il s’agira de vos ayants droits. Ces directives sont modifiables à tout moment.

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter vos droits sur le site de la CNIL