Une main dans la viole de gambe, l'autre dans l'électronique. Entre érudition et fureur expérimentale, la musicienne autrichienne refuse de choisir son camp.
Eva Reiter est comme une artiste de la Renaissance. À l’instar d’un Léonard de Vinci, son talent musical se déploie dans de multiples domaines. « J’ai été formée dans mes jeunes années comme gambiste et flûtiste, précise la compositrice à Anne Montaron dans une interview pour Hémisphère Son, mais parallèlement à cet apprentissage, j’ai aussi étudié le piano, le clavecin, la basse continue, la direction et le chant. » Aujourd’hui, Eva Reiter est ainsi tout à la fois une interprète réputée de musique ancienne et de musique contemporaine, mais elle est également improvisatrice et compositrice, dont les œuvres, souvent multidisciplinaires, sont réclamées par les grandes institutions européennes. « J’ai compris aussi avec le temps que les domaines de mon activité artistique ne s’opposent pas, ne s’annulent pas l’un l’autre, assure la musicienne, mais au contraire se répondent et se stimulent réciproquement. » On imagine mal aujourd’hui la solitude de la jeune étudiante, tant la fin du XX e siècle valorisait la spécialisation dans un seul et unique domaine. « Pendant mes études, cette diversité d’activités m’a parfois pesé. J’avais le sentiment qu’il fallait me décider pour une voie. Toutefois, cette envie d’accumuler les savoirs et les techniques m’est venue naturellement. C’était une façon de me libérer d’une certaine forme d’impuissance et de dépendance ». Avant de conclure : « Tous ces rôles sont importants, si l’on veut comprendre ce qu’est vraiment la musique. »
Au commencement venait donc la musique ancienne. Très vite, le désir d’expérimenter sur ses instruments (flûte et viole de gambe) conduit Eva Reiter vers l’improvisation, puis la collaboration avec un certain nombre d’ensembles collectifs. Les encouragements d’un professeur au Conservatoire d’Amsterdam, puis la découverte de l’œuvre de Fausto Romitelli (la musicienne autrichienne cite également les Fantaisies pour consort de violes de Purcell comme expérience transfiguratrice) entraînent la compositrice vers la partition écrite. Aujourd’hui, les pièces d’Eva Reiter constituent une convergence de toutes ses diverses influences. De la musique de la Renaissance, elle garde un attrait marqué pour la polyphonie, ainsi que « pour la rhétorique musicale et l’articulation détaillée du geste instrumental ». Du regretté compositeur italien (disparu prématurément en 2004), la musicienne conserve une énergie rock et une fascination pour les sons mécaniques et urbains du quotidien. Enfin, sa fréquentation assidue de l’improvisation l’entraîne vers un processus de création unique. « Chaque pièce naît d’une idée captivante, d’une obsession, décrit Eva Reiter à Ona Jarmalavičiūtė pour Classical Music Daily. Elle m’émeut, m’imprègne, me possède. Pour moi, cette phase expérimentale est devenue essentielle, car c’est une première étape vers la découverte et la production matérielle. Mes concepts acquièrent ainsi une vie propre, incalculable. Ils deviennent un instrument de test et d’expérimentation. »
Cette polysémie et cette audace se retrouvent dans de nombreuses œuvres de Reiter. Celle pour qui la composition est « un moyen de proposer une utopie, une forme de réalité imaginaire, un scénario alternatif, que l’auditeur peut recevoir et laisser travailler en lui », imagine des mondes dystopiques aux puissantes ramifications. Ainsi, l’opéra The Rise (2024) mêle la poésie visionnaire de Louise Glück à la langue des signes internationale (un comédien sourd est équipé de capteurs afin de faire “parler” en musique ses gestes communicatifs). Le tout récent Wastories, créé au Festival Musique(s) Rive Gauche 2025, réunit quatre voix, une partition électronique, ainsi qu’un travail vidéo et scénographique autour du thème du recyclage des déchets, qu’il soit musical ou écologique. Ainsi va Eva Reiter, nous proposant des réalités sonores alternatives au singulier pouvoir d’envoûtement. Dans la même interview, elle assume pourtant crânement : « Bien sûr, nous voulons tous être entendus et respectés, mais je ne cherche jamais à satisfaire le grand public. Parfois, une mauvaise critique est synonyme de réussite. Pour moi, il s’agit surtout d’avoir le courage dans ma musique de porter sans compromis mes propres visions et utopies. »
Laurent Vilarem