Vous avez dit Tragique ?

Mercredi 3 janvier 2024
Vous avez dit Tragique ?  | Maison de la Radio et de la Musique
En dépit de celle de Beethoven, elle est « la seule sixième » admirait Alban Berg. La terrible, la grandiose, la fatale Sixième Symphonie revient nous hanter et livrer ses mystères insondables. 
 

« Ma Sixième posera des énigmes que seule une génération qui a absorbé et digéré mes cinq premières symphonies pourra espérer résoudre. » En 1903, malgré de fréquentes controverses sur ses méthodes jugées tyranniques, Gustav Mahler est depuis six ans directeur de la plus prestigieuse institution musicale européenne, l’Opéra de Vienne, ce qui l’empêche de se consacrer à la composition en dehors de ses congés estivaux. C’est qu’en plus de ses obligations, le chef d’orchestre-compositeur voyage beaucoup pendant la saison musicale pour assurer au pupitre la diffusion de ses propres œuvres. Deux ans plus tôt à Munich, la création de la Symphonie n° 4 a reçu un accueil catastrophique, tandis qu’en 1902, celle, tardive, de la Symphonie n° 3 à Krefeld, dans la banlieue de Düsseldorf, fit un triomphe. Au début de l’été 1903, Mahler peut aussi s’enorgueillir d’une certaine embellie de son statut de créateur après le succès de sa Symphonie n° 2 à la cathédrale de Bâle et l’accueil chaleureux de la Troisième dirigée par un confrère à Prague. C’est dans ce contexte, et alors que les deux étés précédents ont vu l’éclosion de sa Symphonie n° 5, que le compositeur autrichien, marié à Alma Schindler et papa d’une petite fille, se lance dans la composition de son œuvre la plus sombre, la Symphonie n° 6 en la mineur, la « seule sixième malgré la Pastorale », écrira Alban Berg. En quelques semaines, il jette sur le papier l’essentiel du premier mouvement et du mouvement lent, mais aussi de substantielles pages du Scherzo depuis sa cabane de travail de Maiernigg, dans la forêt donnant sur la rive sud du Wörthersee, sur cette riviera carinthienne où se retrouve toute la bonne société aux beaux jours. À l’été 1904, esseulé dans sa résidence d’été alors que son épouse se remet à Vienne de la naissance de leur deuxième fille Anna, Mahler a d’abord du mal à trouver l’inspiration au milieu d’orages diluviens. Il se plonge alors dans la correspondance entre Mathilde Wesendonck et Richard Wagner, mais aussi dans La Confession de Tolstoï, qu’il trouve « affreusement triste et pleine d’auto-lacération barbare ». Lorsqu’il parvient enfin à se mettre au travail, il termine non seulement la Sixième Symphonie mais aussi ses Kindertotenlieder commencés en 1901, et compose les deux Nachtmusiken de sa future Symphonie n° 7, dans un effort prodigieux. 

Très marquée par le pessimisme de Tristan et Isolde dont Mahler a dirigé l’année précédente une nouvelle production mémorable dans des décors d’Alfred Roller, la Sixième Symphonie reprend l’un des éléments fondamentaux du discours mahlérien, la marche, inexorable, vers le destin. Son Allegro energico ma non troppo liminaire oppose un premier thème dur et crispé à un second d’un lyrisme étreignant qui évoque prétendument Alma. Le Scherzo reprend le matériau du premier mouvement en le désarticulant dans une instabilité constante entre les mesures à trois et quatre temps, avec accents décalés et claudications qui annoncent la Seconde école de Vienne à renfort de cuivres bouchés et de célesta. L’Andante moderato, d’une indicible mélancolie, est le seul moment de respiration de cette œuvre suffocante, qui dans une magnifique évocation des alpages déjà effleurée dans le premier mouvement, intègre les cloches de troupeau à l’immense orchestre en présence. Quant au très long Finale, qui débute dans un étourdissant no man’s land harmonique, il voit pendant presque une demi-heure la lutte à mort du héros confronté aux épreuves, foudroyé à l’issue de trois gigantesques coups de marteau. Née, par un paradoxe dont l’histoire de la musique a le secret, pendant une période particulièrement heureuse de la vie de Mahler, la Sixième apparaît rétrospectivement comme une sombre prophétie, celle des fameux trois coups du destin qui frapperont le compositeur à l’été 1907 : la mort, de la diphtérie, de sa fille aînée Maria, le diagnostic d’une maladie cardiaque incurable, et la démission de l’Opéra de Vienne. Cette partition maudite, dont il retirera vite le troisième coup de marteau parfois réintégré par les chefs, Mahler, blafard et à bout à de forces, la révise pour la création mondiale à Essen le 27 mai 1906, avec l’orchestre local – financé par l’industriel Krupp – associé à celui d’Utrecht. La réaction du public est aussi polie que celle de la critique assassine, allant jusqu’à qualifier l’œuvre de « produit grotesque d’une imagination dégénérée ». Le compositeur dirigera sa Sixième deux fois encore, à Munich le 8 novembre suivant et à Vienne le 4 janvier 1907. C’est à cette ultime occasion que naquit le qualificatif de Tragique. Depuis, l’œuvre est devenue un pilier du répertoire, en dépit de la controverse jamais tranchée sur l’ordre des mouvements centraux. Initialement, Mahler avait conçu sa partition selon une logique d’enchaînement des tonalités et d’efficacité dramatique implacable, à savoir Scherzo puis Andante, le Scherzo, écho déformé du premier mouvement, prenant tout son sens joué sitôt après, et l’enchaînement de l’Andante avec le Finale formant un contraste beaucoup plus puissant. Le compositeur conserve cet ordre à l’issue des trois répétitions de lecture préparatoires à Vienne en avril 1906 et jusqu’à la répétition générale de la première. Après quoi il intervertit les mouvements centraux, y compris la dernière fois qu’il monte au pupitre à Vienne pour diriger la Sixième, contrairement à ce qu’on a longtemps cru. Le chef Willem Mengelberg, pourtant présent à Essen et qui dirigera lui-même la Sixième avec l’Andante précédant le Scherzo en 1916, pris de doute sur l’efficacité de la formule, enverra en 1919 un télégramme pour interroger Alma, huit ans après la mort de son époux. Celle-ci, souvent approximative dans ses souvenirs, répond pourtant sans hésitation : « d’abord Scherzo puis Andante ». Contre l’usage, Anton Webern chef d’orchestre suivra lui aussi à Vienne en 1930 et 1933 l’ordre suggéré par Alma. Cette option sera institutionnalisée par Erwin Ratz dans l’Édition critique de la partition en 1963, jusqu’à ce que l’ingénieur du son Jerry Bruck ne publie en 2004 un manifeste de vingt-trois pages sur « l’erreur tragique » de l’ordre Scherzo-Andante, qui a rallié depuis beaucoup de chefs d’orchestre soucieux de se conformer à la pratique sinon au souhait initial de Mahler. 

Yannick Millon 

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Mahler, Symphonie no 6 / Mikko Franck : hors les murs

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Concert symphonique

Orchestre Philharmonique de Radio France

Mikko Franck direction
Concert de l'Orchestre Philarmonique de Radio France à Dijon.
Jeudi15Février202420h00 HORS LES MURS Auditorium, Dijon

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