Aimer Schumann

Mardi 22 novembre 2022
Aimer Schumann | Maison de la Radio et de la Musique

En deux concerts, les 26 janvier et 1er février, l’Orchestre National et Daniele Gatti nous offrent l’intégrale des symphonies de Schumann. Quelle sensibilité cachait donc ce musicien, le plus nocturne et le plus rhénan qui fut ?

« Aimer Schumann, c’est d’une certaine façon assumer une philosophie de la Nostalgie, ou, pour reprendre un mot nietzschéen, de l’Inactualité, ou encore, pour risquer cette fois le mot le plus schumannien qui soit : de la Nuit », écrit Roland Barthes*. Aimer Schumann, c’est aborder sur les rives de l’une des plus belles musiques qui soient, c’est aussi plonger dans les flots tumultueux du romantisme allemand. Définir le romantisme ? Tâche impossible, puisqu’il s’agit d’une remise en cause de la conception de l’homme dans l’univers. « Le mouvement naît à peine que Friedrich Schlegel, déjà, avoue à son frère August avoir rempli plus de cent pages de vains essais de définition » ; or, « comment définir quelque chose qui fuit le fixe et l’unique, qui ne forme pas école, qui se veut mouvement et non demeure ?** »

Il reste que ce tremblement de terre artistique et spirituel se joue d’abord en Allemagne. L’Allemagne ? À la fin du XVIIIe siècle, c’est une poussière d’états où quelques royaumes organisés (la Prusse, la Bavière) côtoient des principautés minuscules. Les imaginations y bouillonnent comme des volcans désireux chacun de déclencher une catastrophe. Katastrophé, bouleversement : la Grèce est là qui sommeille en chacun, elle est prête à renaître. Hegel et Schelling, dans le sillage de Kant, renouvellent l’idéalisme de Platon. Hölderlin, leur condisciple du Stift, le séminaire de Tübingen, s’abîme dans la folie. Goethe a fait de Weimar une nouvelle Athènes en attendant que Liszt prenne le relais à partir de 1848. Les frères Schlegel créent une revue qui ne peut s’intituler que l’Athenæum.

La pensée luthérienne est un ferment de cette activité de l’esprit : Luther, en traduisant la Bible en 1534, a donné à la langue allemande son premier monument. Le livre est devenu le support de la méditation solitaire, de la conquête du monde qui est en soi. Cette sensibilité n’est pas celle des conquêtes, elle s’effare au contraire devant l’arrogance d’un Napoléon qui humilie les Prussiens en 1806, à Iéna, sous prétexte d’universalité.

Il y a là une ébullition mais aussi un éparpillement, qui ne demande qu’à s’agréger. La langue pourrait remplir cet office religieux mais l’Allemagne reste longtemps complexée : le grand Frédéric II, roi de Prusse et lui-même auteur d’un œuvre abondant en français, estimait que l’allemand était une langue bonne pour les chevaux ! L’allemand accueillera pourtant Le Neveu de Rameau de Diderot, d’abord publié dans une traduction signée Goethe en 1805 avant de paraître dans sa langue originale en 1821 seulement. Plutôt que de langue complexée, on devrait plutôt parler de langue déchirée : à la Weltliteratur selon Goethe, qui traduit la Vità de Benvenuto Cellini et félicite Nerval d’avoir si bien traduit son Faust, au point qu’« il ne s’était jamais si bien compris lui-même que dans la version française», s’oppose l’inspiration concentrée d’un Novalis : « Le chemin mystérieux (qui) va vers l’intérieur », n’est-ce pas la langue elle-même, qui nous travaille souterrainement ? Ce n’est pas un hasard si Schumann finira par donner en allemand et non plus en italien les indications de mouvement de ses compositions.

Fragmentation politique, fragmentation esthétique. Hoffmann reprend à son compte le Stück, cet inachèvement par trop-plein d’idées et d’éclats dont étaient composés les numéros de l’Athenæum. Il sait que le cristal miroitant, l’électron survolté (« Pareil à une petite œuvre d’art, un fragment doit être totalement détaché du monde environnant et clos sur lui-même comme un hérisson », annonce le fragment 206 de l’Athenæum) seyent à l’esprit allemand et au Witz qui le frappe pour mieux l’embraser : Phantasiestücke, Nachtstücke, Kreisleriana : autant de titres hoffmanniens qui seront repris par Schumann. Il faudra un Wagner pour faire rentrer les Stücke dans le rang et prétendre maîtriser la très grande forme, célébrer l’art allemand rendu à la grandeur qui était la sienne à l’époque de Luther et de Sachs, et assister à la réalisation autoritaire de l’empire. 1854 : Schumann se jette dans le Rhin, Wagner achève l’Or du Rhin.

1871 : Guillaume Ier est proclamé empereur le 18 janvier. Les cours marquetées ne vont plus avoir cours. Une fois le kaléidoscope domestiqué, les mosaïques feront profil bas. « Le prétendu “esprit de lourdeur” des Allemands, combattu par Nietzsche jusqu’à la folie, prend naissance avec Wagner. L’Allemagne devient manifeste à elle-même à travers la musique de Wagner. Autrement dit, dès qu’elle s’est privée de l’ironie du mouvement pour s’établir en institution. Bayreuth est en soi un contresens contre le romantisme », explique Jacques Darras***.

Schumann, en 1854, aurait donc perdu le sens commun. Quoi de plus beau pour un artiste ? Lui souhaiterait-on de se vautrer dans le bon sens, d’aller là où lui demandent d’aller les honnêtes gens ? Le sens : s’agit-il de la signification – mais alors, la musique n’est-elle pas, de tous les arts, celui qui signifie le moins ? Ou bien de la direction à suivre – mais alors, comment la reconnaître ? Les fleuves, au moins, ont cette chance : ils coulent sans complexe, de leur source jusqu’à la mer. Et c’est peut-être ce qui a troublé Schumann lorsqu’il se mit à penser au Rhin, et qu’il baptisa « Rhénane » sa Troisième Symphonie.

Christian Wasselin

* Roland Barthes, avant-propos à La musique pour piano de Schumann de Marcel Beaufils.
** Michel Le Bris, L’Homme aux semelles de vent, Grasset, 1977, rééd. Payot, 1992, p. 206.
*** Jacques Darras, Nous sommes tous des romantiques allemands, Calmann-Lévy, 2002, p. 51. Prenons garde cependant à ne pas confondre le poids de la démarche wagnérienne et la matière même de la musique de Wagner, d’une tout autre étoffe.

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