Des manuscrits qui voyagent

Mercredi 9 juin 2021
Des manuscrits qui voyagent | Maison de la Radio et de la Musique
Pour présenter une œuvre jouée lors d’un concert, quoi de mieux que d’en faire parler le manuscrit ? En partenariat avec la Bibliothèque nationale de France, Radio France a imaginé une série d’avant-concerts sur ce principe. Mathias Auclair* nous en dit plus.
 
Mathias Auclair, vous avez inauguré un premier avant-concert le 13 avril dernier…
Nous ne sommes pas partis de rien car au cours du premier confinement, il y a un an, nous avons lancé « la BnF dans mon salon** », afin de rapprocher la Bibliothèque nationale de France du public. Chaque séance a eu lieu à partir d’images prises dans Gallica, notre bibliothèque numérique, et, indépendamment de tout concert, nous avons présenté le manuscrit autographe de la Symphonie « Oxford » de Haydn et celui des Scènes de la forêt de Schumann. Dans le passé également, nous avons fait une émission sur France Musique avec Stéphane Grant à l’occasion de l’acquisition du piano-chant des Troyens de Berlioz, et il y a eu un feuilleton sur l’histoire de l’Opéra de Paris en 2019. Avec le 23e Concerto pour piano de Mozart, nous avons lancé de nouvelles passerelles avec Radio France, car les manuscrits musicaux peuvent faire le lien entre nos deux institutions. Nous étions trois, le 13 avril, Bertrand Chamayou, Julien Chauvin et moi-même. Julien Chauvin est un familier de la BnF car il a notamment enregistré les symphonies parisiennes de Haydn : quatre d’entre elles sont en effet chez nous sous forme de manuscrits autographes.
 
Est-ce qu’un manuscrit de Mozart se prête bien à l’exercice de l’avant-concert ?
Mozart, après Haendel, est l’un des premiers compositeurs de l’histoire qui ait conservé ses manuscrits : l’habitude était de les jeter une fois la partition éditée. C’est ainsi qu’on ne dispose d’aucun manuscrit de Lully, ce qui n’est pas le cas de Charpentier. Mozart a une idée de sa valeur, il adopte une démarche déjà romantique. Après sa mort, plusieurs centaines de ses manuscrits ont été vendus par sa veuve, notamment à l’éditeur Johann Anton André, lequel les a lui-même revendus plus tard. Le roi de Prusse s’est alors porté acquéreur d’une grande partie d’entre eux, ce qui explique que la Staatsbibliothek de Berlin soit aujourd’hui, avec celle de Munich, la British Library et la BnF, sans oublier la Bibliothèque du Congrès à Washington, l’une des plus riches du monde dans ce domaine. Le manuscrit du 23e Concerto, lui, est passé par différents marchands avant d’atterrir dans la collection de Charles Malherbe, archiviste-bibliothécaire de l’Opéra. Malherbe a constitué une vaste collection, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, qui a été léguée après sa mort, en 1911, à la Bibliothèque du conservatoire, rattachée en 1935 à la Bibliothèque nationale. Nous possédons une quarantaine de manuscrits de Mozart, un grand nombre de manuscrits de compositeurs français, mais aussi ceux de la Symphonie alpestre de Richard Strauss, de la Sonate « Arpeggione » de Schubert, etc.
 
Dans quel état se trouve le manuscrit du 23e Concerto ? Peut-on restaurer un manuscrit comme on restaure une toile ?
Il s’agit du manuscrit du concerto entier, de la main de Mozart lui-même, en bon état, muni d’une reliure qui n’est peut-être pas de la première élégance mais qui sert de protection, même si elle mange un peu les marges et rend la nomenclature un peu moins visible. Le papier dont se servait Mozart est de meilleure qualité que celui utilisé à la fin du XIXe siècle. Si on constate une faiblesse à tel ou tel endroit, on peut consolider le papier, et bien sûr restaurer ou remplacer la reliure. Mais s’il y a un énorme trou, on s’interdit de tout refaire. Lors de la séance du 13 avril, j’ai montré le manuscrit aux internautes en me servant de ma petite webcam, tout en limitant les acrobaties. Il faut éviter les manipulations hasardeuses, surtout quand on peut utiliser des images de Gallica.
 
Une question pratique : faut-il se servir de gants pour toucher un manuscrit ?
Cette question fait débat : l’utilisation des gants fait perdre la sensation du toucher et peut entraîner des gestes brusques***. Aujourd’hui, la tendance est à la manipulation à mains nues, à condition que les mains soient propres… en ce moment, avec les gestes barrière, la question ne se pose même pas ! Nous traitons les manuscrits non pas comme des fétiches mais comme le ferait une puéricultrice avec un enfant. L’enfant est fragile, précieux, mais on le touche à mains nues. Le but des collections est qu’elles vivent. L’ennemi est d’abord la lumière, qui abîme tout. Tout le monde redoute la lumière…
 
Sauf les prisonniers dans Fidelio !
Certes ! Pour revenir au 23e Concerto, il comporte peu de ratures, et donne l’impression d’être l’œuvre d’un musicien inspiré. L’examen du manuscrit montre que l’œuvre a été composée en deux phases, en 1784 puis en 1786, date à laquelle Mozart a remplacé les hautbois par des clarinettes. Mozart a d’abord écrit la partie de piano, puis il a ajouté la basse, le quatuor à cordes et la petite harmonie ; au fil de l’orchestration, il lui est arrivé de barrer des développements prévus pour le piano. Le manuscrit nous raconte toute cette histoire.
 
Qu’en est-il de la musique contemporaine et des partitions directement écrites sur ordinateur ? Ne craignez-vous pas de souffrir d’une pénurie dans l’avenir ?
Beaucoup de compositeurs écrivent encore à la main, même parmi les plus jeunes. Le problème se pose à propos des musiques mixtes, qui ne sont pas entièrement écrites. Nous conservons des brouillons numériques, sachant que les mêmes questions se posent pour les manuscrits littéraires.
 
La saison prochaine est prévu un ensemble de trois pré-concerts avec le concours de la BnF…
Oui, au cours desquels nous aborderons le Carnaval des animaux de Saint-Saëns, le Boléro de Ravel et La Mer de Debussy. Si tout va bien, ils auront lieu en présentiel à Radio France, car le but est bien sûr d’avoir un échange avec le public. Les intervenants viendront sans doute avec les manuscrits, en prenant bien sûr les précautions d’usage. Pour employer un autre terme à la mode, la BnF, comme toutes les institutions, essaye de se montrer agile.
 
Propos recueillis par Christian Wasselin
 
* Mathias Auclair est conservateur général. Il dirige le département de la Musique de la Bibliothèque nationale de France depuis 2016.
** www.BnF.fr/fr/actualites/la-BnF-dans-mon-salon-les-pepites-de-nos-collections-en-direct
*** www.bnf.fr/fr/faut-il-porter-des-gants-blancs-pour-manipuler-des-ouvrages-precieux
 
À lire : Mathias Auclair (dir.), Trésors de la musique classique, BnF/Textuel, 2018. Un recueil de trente-quatre manuscrits conservés dans les collections de la BnF, permettant de comprendre comment, du XVIIIe au XXIe siècle, se compose la musique.
Et aussi : Marie-Gabrielle Soret, Saint-Saëns, un esprit libre, BnF éditions, 2021. Lettres et manuscrits autographes, photographies, maquettes de costumes et de décors, et autres trésors issus des collections de la Bibliothèque nationale de France et de l’Opéra de Paris.
 
 

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