Evgeny Kissin, un lion au piano

Jeudi 7 septembre 2023
Evgeny Kissin, un lion au piano | Maison de la Radio et de la Musique
Au sommet depuis 35 ans, l’ancien enfant prodige s’est mué en artiste essentiel.  

Il y a deux ans, Evgeny Kissin a inspiré quelques craintes à ses nombreux admirateurs : des problèmes de santé l’ont contraint à annuler des concerts, ce qui n’est guère dans ses habitudes. Son retour sur scène s’est effectué avec prudence, un concerto de Mozart se substituant au Concerto n°3 de Rachmaninov initialement prévu. Heureusement, tout semble revenu dans l’ordre et il devrait bien interpréter le 24 octobre cette œuvre titanesque, un défi à sa mesure, en compagnie de l’Orchestre National de France et de son chef Christian Măcelaru.  

Depuis qu’il est apparu sur les scènes occidentales, le pianiste né à Moscou a donné une telle impression d’infaillibilité que cette faiblesse momentanée n’est pas passée inaperçue. Mais, à ce niveau d’exigence et d’entrainement, un artiste est comme un sportif de haut niveau. Et comme Kissin n’est pas précisément de nature à se ménager, le corps est en droit de montrer parfois des signes de fatigue. Car voilà bien ce qui frappe le plus chez lui : on ne connait guère d’autres musiciens à ce point préparés. Quand il se produit en public, il semble que c’est à 120 % de ses capacités ! Il sait parfaitement que des dons extraordinaires ne sauraient suffire à l’échelle d’une carrière de cinquante ans ou plus. Aussi est-il un travailleur acharné.   

Evgeny Kissin incarne à bien des égards l’exemple même du prodige du piano. A onze mois, il chante une fugue du Clavier bien tempéré, et à deux ans et deux mois (!) il commence « à pianoter tout ce qu’il entend », confie-t-il dans son livre Avant tout, envers toi-même sois loyal (Le Passeur). A l’âge de six ans, il débute ses études avec Anna Kantor, qui restera son unique professeur, et bien davantage : un mentor et même un membre à part entière de la famille, avec laquelle elle finira par s’installer. Pour comprendre leur relation fusionnelle, il fallait les voir il y a une petite dizaine d’années, main dans la main, attendant sagement d’entrer dans la petite église de Verbier, avant un récital de Grigory Sokolov. Très proche aussi de sa mère, il formait avec ces deux femmes un trio étonnant. La mort d’Anna Kantor, à l’âge de 98 ans en 2021, l’a laissé désemparé : « Tout ce que je peux faire au piano, je le lui dois. C’était une femme vraiment remarquable, une personne d’une intégrité et d’une pureté rares », déclara-t-il dans un court communiqué. Quatre ans plus tôt, une troisième femme avait pris une place importante : Karina Arzumanova, une amie d’enfance, avec laquelle il s’était marié. Il avait alors délaissé Paris, où il résidait souvent, pour aller habiter à Prague.   

Revenons à l’enfance de Kissin : il est, parmi les très grands virtuoses, un des rares à n’avoir jamais passé de grand concours. Il faut dire qu’à douze ans, il interprétait et enregistrait déjà les deux concertos de Chopin – un disque d’une fraicheur assez miraculeuse ; alors pourquoi perdre son temps dans de vaines joutes pianistiques ? En 1988, il a 18 ans : Herbert von Karajan l’adoube lors d’un concert du Nouvel An à Berlin, dans le Concerto n°1 de Tchaïkovski. Ceci suffit à le mettre sous le feu des projecteurs. Suivent bientôt les débuts à New York, puis Paris, Salle Pleyel, où les auditeurs, dont nous sommes, prennent conscience d’être en présence d’une nature pianistique comme il n’y en a que deux ou trois fois par génération.  

Sa domination du clavier est presque écrasante : il faut l’avoir entendu dans les Variations Paganini de Brahms pour prendre la mesure d’une technique qui mêle de manière stupéfiante la plus grande précision, le panache et une ampleur quasi symphonique. Son répertoire s’est longtemps cantonné au « grands » compositeurs, particulièrement Mozart, Beethoven, Chopin, Liszt, Schumann et les russes. Mais récemment, il s’est ouvert en concert à Debussy, à Berg et à Gershwin. Bach semble lui résister, du moins pour l’instant. « Il m’intimide » déclarait-il à l’occasion d’un entretien au site jejouedupiano.com, ajoutant : « Je considère Bach comme le sommet de la musique en général ».   

Ses interprétations de Rachmaninov et de Prokofiev sont parmi les plus saisissantes qui soient. Il joue admirablement Scriabine et a défendu son délicat Concerto pour piano. Parmi les pianistes du passé, il admire Arthur Rubinstein : « le jeu de Rubinstein m’a toujours touché, un jeu naturel, simple, noble et en même temps puissant et plein de charme. Il est un artiste inspirant » nous confiait-il à l’occasion d’une interview pour Diapason, ajoutant en guise de confidence : « on ne peut certes pas dire que j’ai la même personnalité que lui et cependant, humainement, je me sens proche de lui. D’une certaine manière, j’aimerais lui ressembler. ». Il est un autre génie du piano, qu’il a par contre connu, encore que leurs rapports soient restés assez réfrigérants : Sviatoslav Richter. L’ainé se montrait un peu dédaigneux à l’endroit de son jeune confrère, le reléguant à un « spécialiste » de Chopin. Ce n’était pas entièrement faux : encore aujourd’hui, le compositeur polonais reste celui dont la musique est la plus proche du cœur de Kissin. 

On a longtemps cru que le piano représentait toute sa vie. Erreur, l’homme avait son jardin secret : un amour profond de la poésie, de la poésie yiddish en particulier, qu’il aime parfois déclamer lors de ses concerts. « Nous avions un magnétophone à la maison. J’en revois encore les grosses bandes circulaires et marrons. Quand j’étais enfant, mon père, ingénieur, avait l’habitude de m’enregistrer avec un microphone gigantesque – au piano sur notre vieux Bechstein, quand j’improvisais et chantais, mais aussi quand je récitais ces poésies enfantines, ces contes de fées qui constituaient ma nourriture d’alors. Je pense que mon goût pour la déclamation est né à ce moment-là. »  (jejouedu piano.com).  

Autre violon d’Ingres : la composition. Il l’avait pratiquée durant l’enfance et semble s’y être remis, dévoilant récemment certaines de ses œuvres, pour piano solo et pour musique de chambre (notamment un quatuor à cordes et une sonate pour violoncelle). Et, s’il n’est pas à proprement parler un « penseur » de la musique, comme peut l’être un Alfred Brendel, certaines de ses réflexions valent le détour : « on ne peut pas juger un pianiste sur son interprétation de Mozart et Beethoven, il faut l’entendre jouer du Liszt ! » lance-t-il ainsi dans son livre, en une saillie revigorante. Que ce magnifique artiste prenne ainsi le contrepied des idées reçues, voilà qui ne peut que réjouir. 

Bertrand Boissard  

Ecouter Evgeny Kissin

Rachmaninov, Concerto pour piano no  3 - Evgeny Kissin | Maison de la Radio et de la Musique

Rachmaninov, Concerto pour piano no 3 - Evgeny Kissin

Concert symphonique

Orchestre National de France

Cristian Măcelaru direction / Evgeny Kissin piano
Et si l’on détournait ce mot destiné à Rachmaninov au profit d’Evgeny Kissin? 
Mardi24octobre202320h00 HORS LES MURS Théâtre des Champs-Élysées

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