La Neuvième de Mahler

Mardi 1 avril 2014
La Neuvième de Mahler | Maison de la Radio et de la Musique

Après la Deuxième, le 11 avril, c’est la Neuvième Symphonie de Mahler qu’interpréteront Myung-Whun Chung et l’Orchestre Philharmonique, le 25 avril, Salle Pleyel. La Neuvième, un testament ? Rien n’est moins sûr.

On a l’habitude de partager en trois massifs distincts le continent symphonique mahlérien. D’abord les quatre premières symphonies, dont trois utilisent les voix, qui puisent dans les lieder de (relative) jeunesse du compositeur, Lieder eines fahrenden Gesellen et surtout Lieder des Knaben Wunderhorn. Puis la trilogie centrale, purement instrumentale, qui réaffirme les puissances de la forme symphonique et de la musique qu’on appelle « pure » par paresse (la musique de Mahler, avec toutes les influences dont elle fait son miel, est-elle pure ?). Enfin, les symphonies de la fin, qu’il est plus malaisé de définir à l’aide d’un seul dénominateur : la Huitième, dite « des Mille », presque entièrement chantée, est autant un oratorio qu’une symphonie ; la Neuvième, qui revient à la forme instrumentale en quatre mouvements, n’a été entreprise qu’après la composition du Chant de la terre, vraie-fausse symphonie de lieder ; trois des cinq mouvements de la Dixième, enfin, sont restés à l’état d’ébauche.

La composition de la Neuvième Symphonie est inséparable de celle du Chant de la terre. Après la trilogie instrumentale que forment les Cinquième, Sixième et Septième Symphonies, Mahler entreprend une partition surprenante, à la fois par ses dimensions, par les effectifs qu’elle convoque et surtout par son esprit : la Huitième Symphonie. Cette œuvre, écrite pendant le seul été 1906, renonce à donner du monde une vision « tragique et subjective » ; elle clame l’amour créateur et l’amour de la femme, qui se résolvent dans l’amour divin. Après cette « immense dispensatrice de joie », quelle partition écrire ? Une autre symphonie, très logiquement. Qui portera le numéro neuf. Neuf ? Sans trop solliciter l’anecdote, sans abuser non plus du pathétique des situations, il faut rappeler ici que Mahler était superstitieux, suffisamment en tout cas pour craindre d’aborder le chiffre fatal. Beethoven n’était-il pas mort avant d’avoir pu mener à bien sa Dixième Symphonie ? Bruckner n’avait-il pas laissé inachevée sa Neuvième ? Et Schubert donc ? Et Dvorak, autre Mitteleuropéen parti un temps pour les États-Unis ?

Hésitation, ruse, abattement

Mahler tergiverse. Il a envie d’entreprendre une neuvième symphonie. Mais il n’ose pas. Il trouve alors, selon le mot d’Henry-Louis de La Grange, une « ruse innocente » ; écrire une vraie-fausse Neuvième. Ce sera Le Chant de la terre, symphonie de lieder qui inaugure la dernière manière de Mahler et sera composée pendant l’été 1908. Fidèle à sa propre tradition, Mahler met en effet à profit les mois d’été pour composer. Le compte n’y est pas cependant : si la Huitième a été composée en 1906 et Le Chant de la terre en 1908, quid de l’année 1907 ? 1907 est l’année terrible : celle de la mort de la fille aînée de Mahler, Maria Anna (Putzi), victime de la diphtérie et de la scarlatine ; celle qui voit aussi Mahler apprendre qu’il est atteint d’une maladie de cœur dont on a longtemps répété qu’elle était incurable mais qui se réduisait, en réalité, à une déformation de la valvule n’entraînant aucun diagnostic fatal (1) ; celle au cours de laquelle, enfin, il démissionne de l’Opéra de Vienne à la suite d’une cabale et accepte d’aller diriger aux États-Unis. Il rencontre Sibelius en octobre, donne un concert d’adieu à Vienne en novembre, arrive à New York en décembre. Le 1er janvier 1908, il dirige Tristan au Metropolitan Opera. Il est de retour en Europe en mai, s’installe pendant l’été à Toblach (aujourd’hui Dobiacco) dans les Dolomites, où il s’est fait construire une nouvelle cabane à composer (la propriété de Maiernigg, liée à de mauvais souvenirs, ayant été vendue), et y écrit Le Chant de la terre.

Mahler ne trouvera pas l’occasion, cependant, d’assurer la création de sa nouvelle œuvre. Même scénario : il repart pour New York à l’automne, dirige concerts et opéras, revient au printemps 1909 en Europe, pose pour Rodin, rencontre Varèse, s’installe pendant l’été à Toblach. Il pleut cependant, et il fait froid dans la cabane à composer. Puis le soleil revient, Mahler reçoit la visite de Richard Strauss, et n’hésite plus à se lancer dans la composition de la Neuvième Symphonie (qu’il avait sans doute esquissée l’année précédente, parallèlement à l’achèvement du Chant de la terre). Aucune audition du Chant de la terre n’étant toutefois prévue, Mahler repart pour les États-Unis, assure la saison 1909-1910, revient au printemps en Europe. A Toblach, il commence avec fébrilité la Dixième Symphonie – qu’il n’achèvera pas. Sa femme Alma le fuit, le trompe avec l’architecte Walter Gropius. Mahler sent la vie lui échapper. La création de la Huitième Symphonie, le 13 septembre, à Munich, lui offre un répit passager. Mais il faut encore repartir pour New York, diriger – et tomber malade, cette fois définitivement. Mahler quitte l’Amérique le 8 avril 1911, arrive le 17 à Paris où il essaye de se faire soigner, part le 11 mai pour Vienne, meurt le 18. Il n’a pas entendu son Chant de la terre ni sa Neuvième Symphonie. Quant à sa Dixième, il n’en a achevé que deux mouvements. Le Chant de la terre sera créé à Munich le 20 novembre 1911, la Neuvième Symphonie le 26 juin de l’année suivante à Vienne ; c’est Bruno Walter qui assurera ces deux créations posthumes.

Douloureuse élégie, cruel sarcasme

Dans l’hypothèse où il aurait pu entendre sa Neuvième Symphonie, Mahler aurait-il corrigé et perfectionné sa partition ? C’est possible. Telle qu’elle nous est parvenue cependant, l’œuvre est un modèle achevé d’audace, de révolte et de résignation. De détachement, plutôt. Elle renoue avec la tradition des symphonies en quatre mouvements (dont le dernier exemple remonte à la Sixième) mais dispose ceux-ci d’une manière inédite, puisque deux mouvements lents encadrent ici deux scherzos : l’élégie douloureuse étreint le sarcasme cruel pour mieux l’étouffer.

Alban Berg, qui pourtant vénérait la Sixième, éprouvait un amour sans fin pour cette symphonie blessée qu’est la Neuvième dont Alma, veuve du compositeur, lui avait offert en 1923 l’esquisse de la partition d’orchestre des trois premiers mouvements : « Une fois encore, j’ai parcouru la partition de la Neuvième de Mahler. Le premier mouvement est ce que Mahler a fait de plus extraordinaire. J’y vois l’expression d’un amour exceptionnel pour cette terre, le désir d’y vivre en paix, d’y jouir pleinement des ressources de la nature – avant d’être surpris par la mort ! Car cette dernière approche, irrésistiblement. Tout le mouvement est imprégné de signes avant-coureurs de la mort. Elle est partout, point culminant de tout rêve terrestre… Surtout, bien sûr, dans ce passage terrifiant où ce pressentiment devient certitude : en pleine joie de vivre, presque douloureuse d’ailleurs, la mort en personne est alors annoncée toutes forces déployées ».

Christian Wasselin

Le concert du 25 avril sera diffusé en direct sur France Musique.

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