Ouvrons la boîte de Pandore

Mardi 9 mars 2021
Ouvrons la boîte de Pandore | Maison de la Radio et de la Musique
En compagnie de l’Orchestre National, Daniele Gatti revient à la Lulu-Suite d’Alban Berg. Partons donc pour la Mésopotamie à la recherche du mythe de Lilith et faisons un détour par l’Olympe afin de savoir comment et pourquoi la belle Pandora a vu le jour. Lulu-Pandora, une figure toujours réinventée.
 
Si l’on jette un regard rapide sur le livret de Lulu, l’opéra inachevé d’Alban Berg, on peut éprouver le sentiment d’avoir affaire à un mélodrame ou à un vaudeville. De quoi s’agit-il en effet ? D’une femme aux mœurs légères, de ses amants (qu’elle tue ou qui se tuent pour elle), de sa maîtresse, et de son triste destin : prostituée à Londres, elle finit sous les coups de Jack l’éventreur.
Mais le nom de Lulu résonne aux oreilles de ceux qui sont friands de mythologie. Car Lulu, qui avant d’être l’héroïne de Berg est celle de deux pièces de Frank Wedekind (Le Livre de la terre, 1895, et La Boîte de Pandore, 1902), trouve ses origines en Mésopotamie. Lilith, car c’est d’elle qu’il s’agit, est dans la nuit des temps un démon femme aux pattes d’oiseau, qui tue les nouveau-nés. Associé à la nuit, elle se glisse entre les ruines comme un serpent mais aussi comme le vent : en langue sumérienne, la racine lil désigne précisément le vent, car elle porte des ailes. Une plaque en terre cuite, exposée au British Museum sous le double titre « plaque Burney » (du nom d’un antiquaire londonien) et « Reine de la nuit » pourrait être une représentation de cette figure fabuleuse.

En exil à Babylone, le peuple juif intègre le personnage dans sa propre mythologie. Lilith fait une rapide apparition dans la Bible : il est dit dans le Livre d’Ésaïe qu’elle habite dans les ruines d’Édom. Mais c’est dans l’Alphabet de Ben Sira, texte anonyme rédigé entre le VIIe et le Xe siècle de notre ère, et faussement attribué à Ben Sira, rabbin qui vivait en Perse plusieurs siècles plus tôt, que Lilith est évoquée avec davantage de précision : elle est, avant Ève, la première femme, celle qui ne veut pas se soumettre à Adam. Curieusement, lorsqu’il évoque Lulu, Patrice Chéreau la décrit comme un « petit animal oriental » : « Il semble qu’elle ne dise presque jamais non, mais on ne l’entend pas davantage dire oui », précise-t-il*. Dans une conférence sur Wedekind à laquelle Berg assista, en 1905, Karl Kraus parle pour sa part d’une « somnambule de l’amour ».

Mais pourquoi Wedekind a-t-il fait de Lulu l’héroïne d’une pièce intitulée La Boîte de Pandore ? C’est que Pandore, ou Pandora, est d’une certaine manière la Lilith des Grecs. Hésiode, au VIIe siècle avant Jésus-Christ, raconte comment Prométhée eut un jour l’idée de voler le feu des dieux afin de rendre la vie des hommes plus facile. Pour le punir, Zeus demande à Héphaïstos de créer une femme faite d’eau et de glaise, à laquelle chaque dieu doit offrir un cadeau : la beauté, la ruse, l’orgueil, etc. D’où Pandora (pan-dora, « tous les dons »), nom donné à cette femme qui, « esprit de chienne et tempérament de voleur » (Hésiode), devient l’épouse d’Épiméthée, le frère de Prométhée. Or, Zeus a offert à Pandora une jarre contenant tous les maux du monde (la maladie, la vieillesse, le deuil, la guerre…), avec pour ordre de ne jamais l’ouvrir. De son côté, Hermès lui a donné la curiosité… Pandore, bien sûr, ne peut pas résister : elle ouvre la jarre et fait se répandre tous les maux sur la terre ! Elle referme aussitôt le couvercle, mais il est trop tard : seule l’espérance, qui est restée au fond de la jarre, n’en sortira jamais.

De ce double mythe on ne peut plus misogyne, l’Europe a fait une figure qu’on ne peut pas résumer à la simple femme fatale, même si, au cinéma, elle a pris les traits de Marlene Dietrich (Lola-Lola dans L’Ange bleu), Louise Brooks (Loulou de Pabst), Martine Carol (Lola Montès), Ava Gardner (Pandora), Anouk Aimée (Lola de Jacques Demy) ou encore Jean Seberg (Lilith de Robert Rossen**). « Personne n’a l’air plus candide que Liline, quand Liline le veut », écrit Jean Lorrain dans Les Noronsoff. Dans sa Pandora, Gérard de Nerval la décrit pour sa part ainsi : « Ni homme, ni femme, ni androgyne, ni fille, ni jeune, ni vieille, ni chaste, ni folle, ni pudique, mais tout cela ensemble… », et avoue plus loin qu’elle est « indéchiffrable ».

Curieusement, le personnage est souvent présenté sous la forme d’un animal de cirque (dans le film Lola Montès de Max Ophüls, dans l’opéra de Berg), mais aussi comme une bête de scène : elle est chanteuse dans L’Ange bleu, danseuse chez Pabst et Demy, chanteuse également dans Pandora, le film d’Albert Lewin qui fait d’elle, étrangement, celle qui sauvera Hendrick van der Zee, nouvelle incarnation du Hollandais volant, de la malédiction qui pèse sur lui.

La peinture s’est également emparée du mythe. John Collier, en 1892, la représente nue enlacée par un serpent (elle est d’ailleurs une femme-serpent dans une sculpture du portail de la Vierge de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris). Et dans le poème qui accompagne sa Lady Lilith (1873), Dante Gabriel Rossetti écrit : « Par sa douce voix, elle pouvait tromper l’ouïe du serpent, (…) elle piège les hommes dans la toile magique qu’elle tisse. »

« Hétaïre carnassière », selon le romancier Pierre Mertens, Lulu finira par piéger Alban Berg, qui ne pourra pas aller au bout de sa partition. Piqué par une abeille, le musicien mourra d’une septicémie, la veille de Noël 1935, en laissant inachevée l’orchestration du troisième acte de son opéra. Un an plus tôt, à Berlin, avait eu lieu la création de la Lulu-Symphonie sous la direction d’Erich Kleiber (qui avait assuré la création de Wozzeck en 1925), suite de fragments que Berg avait mise au point afin de faire mieux connaître son opéra en devenir.
 
Christian Wasselin
 
* Patrice Chéreau a mis en scène l’opéra de Berg en 1979, au Palais Garnier, à l’occasion de la création de Lulu dans la version achevée par Friedrich Cerha. Précisons qu’en 2010, à l’Opéra de Copenhague, a vu le jour une nouvelle Lulu de Berg avec cette fois un troisième acte achevé par Eberhard Kloke.
** Qu’il ne faut pas confondre avec Robert Hossein.
 

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Lulu-suite, Berg / Daniele Gatti - Concert sans public | Maison de la Radio et de la Musique

Lulu-suite, Berg / Daniele Gatti - Concert sans public

Concert symphonique

Orchestre National de France

Daniele Gatti direction / Chen Reiss soprano
Concert sans public diffusé le 12 mars sur France Musique. Daniele Gatti a été directeur musical de l’Orchestre National de 2008 à 2016. Il plonge ici dans la...
Vendredi12mars202120h00 Maison de la Radio et de la Musique - Auditorium

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